Le grand frisson du refus
C'est une atmosphère de fin de règne qui flotte sur Berne en ce samedi pluvieux de novembre. Non pas la fin d'un gouvernement, mais peut-être la fin d'une certaine illusion de concorde. Alors que les urnes s'apprêtent à livrer leur verdict demain, la Suisse retient son souffle, non pas dans l'espoir d'un bouleversement, mais dans l'attente d'une confirmation brutale. Les deux objets soumis au peuple ce 30 novembre 2025 ne sont pas de simples ajustements législatifs ; ils touchent à l'ADN même de la Confédération : son rapport à l'argent et son rapport au devoir. D'un côté, la Jeunesse Socialiste (JS) tente un coup de poker historique avec son "Initiative pour l'avenir", visant à taxer massivement les ultra-riches pour financer la transition climatique. De l'autre, le comité pour le "Service Citoyen" rêve de réinventer le ciment national en imposant une servitude commune à toute la population, hommes et femmes, Suisses et résidents.
Pourtant, à la veille du scrutin, les signaux sont au rouge vif pour les initiants. Les derniers sondages, publiés par la SSR et Tamedia il y a dix jours, dessinent les contours d'un refus qui pourrait tourner à la déroute. Pour l'initiative sur la fiscalité des successions, le "non" grimpe à des sommets vertigineux, frôlant les 70% dans certaines projections. La Suisse, ce pays où la réussite individuelle est sacralisée et où la propriété privée tient lieu de religion d'État, ne semble pas prête à accepter un impôt confiscatoire de 50% sur les héritages dépassant les 50 millions de francs. La campagne a été d'une violence rare, marquée par des menaces de délocalisation de la part de grandes fortunes et une mobilisation sans précédent des associations économiques, qui ont pilonné l'opinion publique à coups d'avertissements sur la mort programmée des PME familiales.
Le constat est tout aussi amer pour les partisans du service citoyen. Ce qui partait d'une intention louable – redonner du sens à l'engagement collectif et pallier les pénuries de main-d'œuvre dans les soins ou la protection de la nature – s'est heurté au mur du pragmatisme helvétique. Le coût exorbitant de la mesure, estimé à plusieurs milliards par ses détracteurs, et la complexité logistique de mettre au travail obligatoire des centaines de milliers de personnes chaque année ont refroidi les ardeurs. Même en Suisse romande, terreau traditionnellement plus favorable aux idées progressistes, le soutien s'est effrité au fil des semaines, passant d'une curiosité bienveillante à un scepticisme majoritaire.
Ce double "non" qui se profile raconte quelque chose de profond sur l'état du pays en cette fin 2025. Il révèle une Suisse anxieuse, repliée sur ses fondamentaux économiques, peu encline aux grandes aventures sociétales qui pourraient fragiliser sa prospérité dans un monde incertain. Le fossé se creuse entre une jeunesse radicale, pressée d'agir pour le climat et l'égalité, et une majorité silencieuse, vieillissante peut-être, mais surtout attachée à la stabilité. Les débats télévisés des dernières semaines ont montré un dialogue de sourds : d'un côté, des appels à la justice sociale et à la survie planétaire ; de l'autre, des tableaux Excel et des menaces de récession.
L'échec annoncé de ces deux textes ne signifie pas pour autant que les problèmes qu'ils soulèvent ont disparu. La concentration des richesses reste une réalité documentée qui heurte le sens de l'équité, et la crise du système de milice, pilier de l'identité suisse, est bien réelle. L'armée peine à recruter, la protection civile est à bout de souffle, et le secteur des soins crie famine. En rejetant ces solutions radicales, le peuple suisse ne dit pas que tout va bien ; il dit simplement : "pas comme ça". Il renvoie la classe politique à sa table à dessin, exigeant des réformes moins idéologiques et plus compatibles avec le logiciel libéral du pays.
Dans les états-majors des partis, on prépare déjà les éléments de langage pour le lendemain. Les vainqueurs, PLR et UDC en tête, célèbreront le triomphe du bon sens et la protection du modèle économique suisse. La gauche, elle, devra panser ses plaies et analyser pourquoi son message sur l'urgence climatique et la solidarité ne parvient plus à franchir la rampe dès qu'il touche au porte-monnaie ou à la liberté individuelle. Ce dimanche de votation ne sera pas une fin, mais un révélateur impitoyable des lignes de fracture qui traversent le pays. La Suisse a peur de l'avenir qu'on lui propose, et elle préfère, pour l'instant, s'accrocher à ce qu'elle connaît, quitte à repousser les échéances inéluctables.
L'armée de l'ombre au rapport
L'initiative "Pour un service citoyen" avait tout pour plaire sur le papier. L'idée de remplacer l'obligation de servir purement militaire, héritée d'un autre siècle et réservée aux hommes, par un service universel ouvert aux femmes et orienté vers les besoins actuels de la société, semblait moderne, inclusive, presque séduisante. Les initiants, un collectif issu de la société civile et soutenu par des voix disparates allant de certains Verts à des libéraux atypiques, ont tenté de vendre un rêve de cohésion nationale retrouvée. Ils imaginaient une Suisse où chaque citoyen consacrerait une partie de sa vie à la communauté, que ce soit sous les drapeaux, dans un hôpital, ou à restaurer des murs de pierres sèches dans les Grisons.
Mais la machine à broyer les utopies s'est mise en marche dès le début de la campagne. Le Conseil fédéral, suivi par une majorité du Parlement, a sorti l'artillerie lourde. Le premier angle d'attaque a été financier. Combien coûte la mobilisation de toute une classe d'âge, soit environ 80 000 personnes par an, contre environ 38 000 actuellement pour l'armée et la protection civile ? Les chiffres ont valsé, mais l'argument de la facture salariale et des indemnités pour perte de gain a fait mouche. Dans une période où les finances fédérales sont sous pression, l'idée de créer une nouvelle administration gigantesque pour gérer ces milliers de "citoyens de service" a été dépeinte comme une bureaucratie soviétique en plein cœur des Alpes.
L'armée elle-même, institution sacrée s'il en est, a joué un rôle ambigu mais décisif dans le rejet probable du texte. Officiellement, elle manque d'effectifs. Mais l'état-major a très vite compris le danger existentiel que représentait l'initiative : la concurrence. Si les jeunes Suisses avaient le libre choix entre porter le fusil, aider dans une maison de retraite ou planter des arbres, combien choisiraient encore la rigueur de la caserne et les semaines de répétition ? La crainte de voir les rangs de la troupe se vider au profit de tâches jugées plus "nobles" ou moins contraignantes a poussé les milieux militaires à combattre le texte avec vigueur. Ils ont martelé que la sécurité du pays ne se divisait pas et que le service militaire devait rester la priorité absolue, le reste n'étant que littérature.
La question du genre a également été un terrain miné. L'extension de l'obligation de servir aux femmes, présentée par les initiants comme une mesure d'égalité historique, s'est retournée contre eux. De nombreuses organisations féministes se sont opposées au texte, arguant que les femmes effectuent déjà l'immense majorité du travail de "care" non rémunéré dans la société (garde d'enfants, soin aux proches). Leur imposer une corvée supplémentaire au nom d'une égalité de façade, sans avoir réglé au préalable les inégalités salariales ou la représentation politique, a été perçu comme une provocation. "L'égalité, ce n'est pas servir à l'armée, c'est toucher le même salaire", pouvait-on lire sur les pancartes lors des manifestations à Zurich et Lausanne.
Sur le terrain économique, les faîtières patronales ont agité le spectre de la pénurie de main-d'œuvre. Retirer des milliers de jeunes actifs du marché du travail pendant plusieurs mois pour leur faire accomplir des tâches d'intérêt général a été jugé contre-productif. "Nous manquons d'ingénieurs, d'infirmiers, d'artisans. Et vous voulez les envoyer compter les papillons ?", a ironisé un conseiller national PLR lors d'un débat télévisé. L'argument a porté, d'autant que le chômage reste faible et que la tension sur le marché de l'emploi est une préoccupation majeure des entreprises. L'idée que l'État puisse mieux allouer les ressources humaines que le marché a été balayée comme une fantaisie dirigiste.
Enfin, c'est la notion même de "contrainte" qui a fini par lasser. Après les années Covid et les restrictions de liberté, l'électorat suisse semble allergique à toute nouvelle obligation étatique. Le "service citoyen" a été perçu non pas comme une opportunité d'engagement, mais comme une ingérence dans la vie privée, une taxe temporelle insupportable dans des vies déjà surchargées. Les sondages montrent que même les jeunes, pourtant cibles principales et supposés bénéficiaires de cette nouvelle quête de sens, rejettent majoritairement le texte. Ils préfèrent choisir leurs engagements, bénévoles ou professionnels, plutôt que de se les voir dicter par Berne. L'initiative, partie d'une réflexion noble sur le "vivre ensemble", finit sa course comme un symbole d'une technocratie déconnectée des réalités individuelles.
La grande peur des héritiers
Si le débat sur le service citoyen a été technique et philosophique, celui sur l'initiative de la JS "Pour l'avenir" a été brutal, émotionnel et férocement économique. Le texte des Jeunes Socialistes ne faisait pas dans la dentelle : un impôt de 50% sur les successions dépassant les 50 millions de francs, avec effet rétroactif pour empêcher l'évasion fiscale. L'objectif affiché était de prendre l'argent là où il s'accumule pour financer la lutte contre le réchauffement climatique. Une redistribution radicale, digne des théories de Thomas Piketty, appliquée à l'un des coffres-forts du monde.
La réaction ne s'est pas fait attendre. Dès le dépôt des signatures, le monde économique est monté aux barricades avec une unité rarement observée. L'argumentaire des opposants s'est concentré sur un point névralgique : les entreprises familiales. La Suisse regorge de PME, parfois devenues des géants mondiaux, qui sont détenues par des familles depuis des générations. Comment payer un impôt de 50% sur la valeur d'une entreprise sans la vendre ou la démanteler ? Les initiants avaient beau promettre des exceptions et des délais de paiement, le message n'est pas passé. L'image de l'héritier forcé de vendre l'usine à un fonds d'investissement chinois ou américain pour payer le fisc a été exploitée ad nauseam par les affiches de campagne.
La peur de l'exode fiscal a été l'autre levier puissant du "non". La Suisse doit une partie de sa prospérité à la présence de grandes fortunes étrangères et locales qui y paient leurs forfaits fiscaux ou leurs impôts ordinaires. La menace de voir ces "oiseaux dorés" s'envoler vers des cieux plus cléments – Singapour, Londres ou Dubaï – a été prise très au sérieux. Plusieurs milliardaires, résidents de la "Goldküste" zurichoise ou des rives du Léman, ont publiquement annoncé qu'ils avaient préparé leurs valises. Pour l'électeur moyen, la corrélation était simple : si les riches partent, c'est la classe moyenne qui devra payer pour compenser les pertes. Le pragmatisme fiscal l'a emporté sur la soif de justice sociale.
Les Jeunes Socialistes ont pourtant mené une campagne combative, tentant de dépeindre une oligarchie climatique déconnectée. Ils ont martelé que les 50 millions de franchise épargnaient 99,9% de la population, que cet argent dormait souvent dans des placements financiers polluants au lieu de servir l'économie réelle. Ils ont organisé des actions chocs devant les villas huppées et les hôtels de luxe, dénonçant le "cynisme" de ceux qui préfèrent brûler la planète plutôt que de partager leur fortune. Mais ce discours de lutte des classes, s'il a galvanisé la base militante, a effrayé le centre de l'échiquier politique. En Suisse, on n'aime pas montrer les riches du doigt ; on espère secrètement le devenir, ou du moins, on respecte leur réussite comme garante de la stabilité générale.
Un autre clou dans le cercueil de l'initiative a été l'aspect juridique et la rétroactivité. L'idée de changer les règles du jeu en cours de partie, de taxer des successions sur la base de critères décidés après coup, a heurté la sensibilité légaliste des Suisses. Les experts en droit fiscal ont défilé dans les médias pour expliquer l'impraticabilité du texte, les conflits avec les conventions de double imposition et le cauchemar administratif que représenterait l'évaluation de tous les patrimoines complexes. Le Conseil fédéral a beau jeu de rappeler que la redistribution existe déjà via l'impôt sur la fortune et le revenu, et que la Suisse est l'un des rares pays à taxer la fortune de manière aussi constante.
Au final, l'initiative "Pour l'avenir" a sans doute desservi la cause climatique qu'elle prétendait défendre. En liant la protection de l'environnement à une punition fiscale des riches, elle a polarisé le débat sur l'argent plutôt que sur le CO2. Elle a permis aux opposants de se poser en défenseurs de l'économie et de l'emploi, reléguant l'urgence écologique au second plan. Le score sans appel qui se dessine pour demain – un rejet probable à plus de 70% – sonne comme un avertissement pour la gauche : en Suisse, l'écologie sera libérale et consensuelle, ou elle ne sera pas. L'attaque frontale contre le capital est une voie sans issue dans une nation de propriétaires et d'épargnants.
La démocratie à l'épreuve du miroir
Au-delà des pourcentages et des vainqueurs de demain, cette double votation du 30 novembre 2025 laissera des traces. Elle illustre une certaine fatigue de l'outil démocratique qu'est l'initiative populaire. Conçu à l'origine comme un garde-fou permettant au peuple de corriger les oublis du Parlement, ce droit est devenu, aux yeux de certains observateurs, une tribune de marketing politique. La JS, en lançant un texte qu'elle savait probablement invotable en l'état, cherchait-elle vraiment à changer la constitution ou simplement à imposer ses thèmes dans l'agenda médiatique pendant deux ans ? La question mérite d'être posée.
Cette stratégie du "coup d'éclat" a un coût. Elle mobilise des ressources immenses – administratives, médiatiques, financières – pour des résultats concrets nuls dans les urnes. À force de crier au loup avec des propositions extrêmes, les partis risquent d'user la patience du citoyen-électeur. On observe une baisse tendancielle de la participation lors des scrutins jugés "joués d'avance". Si le peuple a le sentiment d'être convoqué aux urnes uniquement pour valider des postures idéologiques sans chance de succès, le précieux lien de confiance entre les institutions et la rue pourrait s'éroder. La démocratie directe suisse est un mécanisme de précision ; elle supporte mal d'être utilisée comme un mégaphone électoral.
Cependant, il serait injuste de ne voir dans ces initiatives que du bruit et de la fureur. Même dans l'échec, elles ont forcé le pays à se regarder dans le miroir. Grâce à l'initiative sur le service citoyen, la Suisse a dû admettre que son système de milice était malade et qu'il ne survivrait pas éternellement sous sa forme actuelle sans réformes profondes. Le débat a ouvert des pistes : valorisation du bénévolat, meilleure intégration des femmes, réflexion sur la sécurité globale. Ces idées, semées aujourd'hui, germeront peut-être demain sous une forme plus modérée, via des motions parlementaires ou des concordats intercantonaux.
De même, l'initiative de la JS a brisé un tabou sur l'héritage. Jamais on n'avait autant parlé de la transmission intergénérationnelle des inégalités. Si la solution de la taxe à 50% est rejetée, le constat demeure : une partie de la jeunesse se sent dépossédée de son avenir, bloquée par des barrières économiques infranchissables et angoissée par la crise climatique. Ce sentiment d'injustice ne s'évaporera pas avec le dépouillement des bulletins. Il continuera de travailler la société suisse en profondeur, alimentant peut-être de futurs mouvements sociaux ou de nouvelles formes de contestation plus radicales encore.
La Suisse sortira de ce 30 novembre fidèle à elle-même : prudente, conservatrice, attachée à ses équilibres. Mais c'est une stabilité en trompe-l'œil. Les plaques tectoniques de la société bougent. La question du financement de la transition écologique reste entière : qui va payer, si ce ne sont pas les riches ? La question de l'engagement citoyen reste béante : qui va s'occuper des vieux et des forêts, si l'armée ne suffit plus et que le service citoyen est rejeté ? Le "non" massif de demain est une réponse claire à des questions mal posées, mais ce n'est pas une solution aux problèmes soulevés. Le gouvernement, conforté dans son immobilisme, aurait tort de crier victoire trop vite. Car une démocratie qui sait dire non est forte, mais une démocratie qui ne sait plus dire oui à de grands projets collectifs est en danger de stagnation.