Le 21 décembre 1958 marque une date charnière, un pivot silencieux mais décisif dans la longue et tumultueuse histoire constitutionnelle de la France. Ce jour-là, dans une atmosphère de gravité et de retenue qui tranche singulièrement avec les fièvres insurrectionnelles du printemps précédent, Charles de Gaulle est élu premier président de la Ve République. Il ne s’agit pas encore du plébiscite direct qui caractérisera plus tard le régime, mais d’un scrutin indirect, confié à la sagesse d’un collège de grands électeurs. Pour comprendre la portée de cet événement, il convient d’adopter le regard de l’analyste des institutions et des forces politiques, attentif à la continuité des traditions autant qu’aux ruptures apparentes. C’est ici l’histoire d’une métamorphose de l’autorité en France, où se lisent en filigrane les héritages contradictoires des siècles passés, entre parlementarisme libéral et tentation bonapartiste.
Pour saisir la pleine mesure de ce dimanche d’hiver 1958, il faut remonter le courant des mois précédents, vers cette crise d’agonie de la IVe République. Le régime précédent, miné par l’instabilité chronique et l’impuissance de l’exécutif face aux déchirures de la décolonisation, s’était effondré non pas sous les coups d’une révolution populaire, mais sous la pression de l’armée et de la rue algéroise. Le 13 mai 1958 avait sonné le glas d’un système où le Parlement régnait sans gouverner. Le retour du Général aux affaires, d’abord comme dernier Président du Conseil de la IVe République, fut une opération politique d’une habileté redoutable, mêlant la légalité républicaine à la légitimité charismatique. La Constitution du 4 octobre 1958, approuvée par une large majorité de Français par référendum, avait posé les bases d’un nouvel équilibre. Elle dessinait un exécutif fort, émancipé de la tutelle des partis, capable de trancher le nœud gordien du drame algérien. Cependant, la clé de voûte de ce nouvel édifice restait à poser : l’incarnation de la fonction présidentielle.
C’est ici que le choix du mode de scrutin pour cette première élection revêt une importance capitale pour l’historien du politique. Pourquoi ne pas avoir opté immédiatement pour le suffrage universel direct, qui semblait pourtant consubstantiel à la légitimité gaullienne, fondée sur l’appel au peuple par-dessus les intermédiaires ? La raison tient à la prudence tactique et à la nécessité de rassurer. En 1958, le souvenir de Louis-Napoléon Bonaparte et du coup d’État du 2 décembre 1851 hante encore la mémoire républicaine. La gauche, mais aussi une partie du centre et de la droite libérale, redoutent le pouvoir personnel. De plus, dans le contexte incendiaire de la guerre d’Algérie, il paraissait risqué d’organiser une campagne nationale qui aurait pu cristalliser les passions de manière incontrôlable. Il fallait donc un système de transition, un compromis qui satisfasse à la fois la tradition républicaine des notables et la volonté d’autorité.
Le mécanisme retenu pour ce 21 décembre est donc celui d’un collège électoral élargi. Il ne s’agit plus seulement, comme sous la IIIe et la IVe République, de la réunion des deux chambres du Parlement à Versailles, clos vase clos de la classe politique parisienne. Le corps électoral est dilaté aux dimensions du pays réel, ou du moins de sa représentation locale. Ce sont environ 81 000 grands électeurs qui sont appelés aux urnes. Ce collège comprend les parlementaires, certes, mais aussi les conseillers généraux et, surtout, une masse immense de délégués des conseils municipaux. C’est la France des maires, la France rurale, la France des bourgs et des cantons qui est convoquée pour sacrer le nouveau chef de l’État. En analysant la sociologie de ce corps électoral, on y discerne une prédominance des notables, cette couche intermédiaire si chère à la tradition orléaniste, garante de la stabilité et de l’ordre social. C’est une "République des notables" qui est chargée d’installer la "Monarchie républicaine".
Les forces en présence lors de ce scrutin révèlent l’état du paysage politique français en cette fin d’année 1958. Face au Général, dont la victoire ne fait aucun doute tant sa stature écrase la scène politique, l’opposition est squelettique, presque testimoniale. Le Parti Communiste Français, seule force organisée capable de structurer un refus, présente Georges Marrane, sénateur de la Seine et maire d’Ivry. C’est une candidature de principe, destinée à compter les fidèles et à marquer le territoire d’une opposition irréductible au "pouvoir personnel". Une autre candidature émerge, celle du professeur Albert Châtelet, doyen de la faculté des sciences, soutenu par l’Union des Forces Démocratiques. Il incarne une gauche non communiste, intellectuelle, inquiète des dérives autoritaires et attachée au parlementarisme classique. Mais ces candidatures ne sont que des ombres face à la lumière aveuglante du favori. De Gaulle n’a même pas besoin de faire campagne. Son nom seul est un programme, une promesse de résolution du conflit algérien et de restauration de la grandeur nationale.
Le déroulement de la journée du 21 décembre contraste par son calme bureaucratique avec les passions qui déchirent le pays sur la question coloniale. Dans chaque chef-lieu de département, en métropole comme en Outre-mer et en Algérie, les grands électeurs déposent leur bulletin. Il n’y a pas de suspense, pas de fièvre des soirées électorales incertaines. C’est un rituel de confirmation, une formalité administrative chargée d’un poids historique immense. Lorsque les résultats tombent, ils sont sans appel. Charles de Gaulle est élu dès le premier tour avec 78,5 % des suffrages exprimés, soit 62 394 voix. Georges Marrane recueille 13,1 % et Albert Châtelet 8,4 %.
L’analyse de ces chiffres est riche d’enseignements. Le triomphe est massif, dépassant largement les clivages partisans traditionnels. De Gaulle a réussi à rassembler sur son nom une coalition hétéroclite qui va bien au-delà de sa famille politique naturelle. Les notables de la droite modérée, les radicaux, et même une partie des socialistes de la SFIO ont apporté leurs voix. C’est le signe que, pour la classe politique locale, l’urgence du salut public prime sur les querelles idéologiques. La peur du vide, la hantise de la guerre civile et la lassitude face à l’instabilité ont agi comme de puissants vecteurs de ralliement. Cependant, ce plébiscite des notables recèle une ambiguïté fondamentale, qui sera le drame des années suivantes. Sur quel mandat exact De Gaulle a-t-il été élu concernant l’Algérie ? Pour les électeurs d’Algérie et une partie de la droite conservatrice, il est l’homme du "Je vous ai compris", le garant de l’Algérie française. Pour d’autres, il est celui qui aura l’autorité nécessaire pour imposer une paix, quelle qu’elle soit, y compris par l’émancipation. Ce malentendu originel est scellé dans l’urne du 21 décembre.
Au-delà de l’arithmétique électorale, cet événement marque une rupture profonde dans la culture politique française. Pour la première fois depuis 1848, un Président de la République n’est pas la créature des assemblées. Certes, il est élu par des élus, mais l’élargissement du collège électoral lui confère une autonomie nouvelle face au Parlement. Il n’est plus ce magistrat inaugurant les chrysanthèmes, cantonné à un rôle de représentation protocolaire. Il devient, selon la lettre et l’esprit de la nouvelle Constitution, le véritable chef de l’exécutif, celui qui nomme le Premier ministre, qui peut dissoudre l’Assemblée, qui détient les pouvoirs exceptionnels de l’article 16. L’élection du 21 décembre 1958 est l’acte de naissance d’une lecture présidentielle des institutions, qui ne cessera de s’accentuer.
L’historien des droites françaises peut y voir une résurgence de la tradition bonapartiste, caractérisée par la primauté de l’exécutif, le culte du chef et le mépris des "intermédiaires" parlementaires. Mais c’est un bonapartisme tempéré, encadré par l’État de droit et, dans un premier temps, validé par les notables. De Gaulle réalise la synthèse improbable entre l’héritage monarchique – l’unité de commandement, la sacralité de l’État – et l’héritage républicain – le suffrage, la laïcité, les libertés publiques. Il rétablit la "continuité de l’État" que la IVe République avait laissé s’effilocher dans les jeux de partis. Ce 21 décembre est donc le point de départ d’une relecture de l’histoire de France, où la République ne se définit plus par la toute-puissance de l’Assemblée, mais par la capacité de l’État à agir.
Les suites immédiates de cette élection confirment cette prise en main. Le 8 janvier 1959, la passation de pouvoirs entre René Coty, dernier président de la IVe République, et Charles de Gaulle symbolise ce passage d’un monde à l’autre. René Coty, avec une élégance républicaine saluée par tous, s’efface en déclarant que "le premier des Français est désormais le premier en France". La formule est juste. Elle souligne que la présidence n’est plus une magistrature d’influence morale, mais le lieu central de la décision politique. De Gaulle nomme immédiatement Michel Debré comme Premier ministre, un fidèle parmi les fidèles, chargé de mettre en musique la vision présidentielle et de bâtir l’administration du nouveau régime.
Pourtant, cette élection du 21 décembre 1958 porte en elle les germes de son propre dépassement. Le collège des 80 000 notables, s’il a permis d’installer le régime en douceur, apparaît très vite comme une étape transitoire aux yeux du Général. De Gaulle sait que pour asseoir définitivement son autorité face aux défis immenses qui l’attendent – la fin de la guerre d’Algérie, la modernisation économique, l’indépendance nucléaire –, il aura besoin d’une onction plus directe, plus sacrée : celle du peuple tout entier. Le scrutin indirect de 1958 est un verrou de sécurité, mais il ne correspond pas pleinement à la philosophie gaullienne des institutions. Il faudra attendre l’attentat du Petit-Clamart et le référendum de 1962 pour que l’élection au suffrage universel direct soit instaurée, parachevant ainsi la logique institutionnelle de la Ve République.
En ce sens, le 21 décembre 1958 est un moment d’entre-deux, un clair-obscur politique. C’est la fin définitive du parlementarisme absolu qui avait dominé la France depuis la chute de Mac Mahon en 1879. C’est la revanche de l’exécutif humilié. Mais c’est aussi une élection qui, par son corps électoral spécifique, rend hommage à la France provinciale et traditionnelle, celle des "conseillers généraux" que Gambetta appelait déjà de ses vœux. De Gaulle, l’homme de Londres et de la Résistance, se fait élire par la France des terroirs. Il utilise les structures de l’ancienne France politique pour fonder la nouvelle.
Il est fascinant d’observer comment, à travers cet événement, les clivages politiques se recomposent. La gauche non communiste, qui avait dominé intellectuellement et politiquement la période précédente, se trouve marginalisée, prisonnière de ses contradictions et de son incapacité à penser un pouvoir fort qui ne soit pas une dictature. La droite, longtemps discréditée par la Collaboration ou éclatée en chapelles rivales, se ressoude autour de la figure du Commandeur, retrouvant le chemin du pouvoir qu’elle ne quittera plus pendant plus de deux décennies. Le centre, pivot des majorités de la IVe République, est absorbé ou satellisé. Le 21 décembre fige pour longtemps une nouvelle géographie politique, bipolaire, ordonnée autour de l’acceptation ou du refus des institutions gaulliennes.
Enfin, il ne faut pas sous-estimer la dimension internationale de cette élection. En portant De Gaulle à la présidence avec une telle majorité, la France envoie un message au monde : l’interrègne est terminé. L’allié difficile mais indispensable est de retour, doté cette fois de la stabilité institutionnelle qui lui manquait pour peser durablement. C’est le prélude à une politique étrangère d’indépendance nationale qui va secouer l’Alliance atlantique et redéfinir la construction européenne. La légitimité acquise ce jour-là, bien que procédant d’un scrutin indirect, est suffisante pour permettre au chef de l’État de parler au nom de la France avec une autorité retrouvée.
Ainsi, le 21 décembre 1958 ne saurait être réduit à une simple formalité technique. C’est le jour où la France a tranché son vieux dilemme entre la liberté et l’autorité en tentant une synthèse inédite. C’est le moment où la culture politique des notables a servi de marchepied à un pouvoir charismatique. Si l’histoire a surtout retenu le référendum de 1962 comme l’acte fondateur de la présidence moderne, l’élection de 1958 en constitue le socle indispensable, la fondation de béton coulée dans le silence d’un hiver de crise, sur laquelle tout le reste a pu être bâti. C’est la victoire de la "République consulaire" sur la "République des comités", une restauration de l’État qui emprunte les habits de la tradition pour mieux imposer sa modernité. Le Général est devenu Président, et avec lui, c’est toute la conception du politique en France qui a basculé.