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HISTOIRE D UN JOUR - 20 DECEMBRE 1999

La fin du temps des comptoirs

HISTOIRE D UN JOUR - 20 DECEMBRE 1999

Le 20 décembre 1999 s’inscrit dans les annales non comme une simple date de calendrier diplomatique, mais comme le soupir ultime d’une respiration commencée quatre siècles plus tôt. Ce jour-là, sous un ciel asiatique chargé d’humidité et d’histoire, la rétrocession de Macao par le Portugal à la République populaire de Chine vient clore définitivement le cycle des grandes découvertes européennes. C’est la fin de la longue durée coloniale, cette période séculaire où l’Occident, poussé par les vents alizés et la soif des épices, avait projeté sa puissance sur les rivages du monde. Pour comprendre cet événement, il ne suffit pas de regarder les hommes en costume sombre signer des documents dans un pavillon temporaire ; il faut convoquer la géographie, les courants maritimes et la lente tectonique des civilisations qui s’affrontent et s’épousent dans le delta de la Rivière des Perles.

L’histoire événementielle, celle qui brûle les yeux par son immédiateté, nous montre une cérémonie réglée comme un ballet. Mais l’historien du temps long voit dans cette nuit de décembre l’aboutissement logique d’un processus d’effacement amorcé bien avant la signature des traités. Macao n’a jamais été une colonie au sens britannique ou français du terme, conquise par le fer et administrée par la force brute. Depuis l’installation des Portugais en 1557, ce territoire fut un comptoir, une porte entrouverte par la tolérance calculée de l’Empire du Milieu. C’était une interface, un lieu de respiration entre deux mondes qui s’ignoraient. Les Portugais y étaient des locataires, payant un loyer en argent puis en allégeance politique, sur une péninsule exigüe qui n’était qu’une excroissance de la terre chinoise. Le 20 décembre 1999 ne marque donc pas une défaite militaire ni un effondrement soudain, mais la résorption naturelle d’une anomalie historique devenue anachronique dans le concert des nations modernes.

Pour saisir la mécanique de cette restitution, il faut remonter aux structures politiques qui ont vacillé au milieu du XXe siècle. Si l’événement se cristallise en 1999, sa genèse remonte à la Révolution des Œillets de 1974 à Lisbonne. Le Portugal, fatigué de ses guerres coloniales en Afrique, décide de se délester de son empire. C’est un reflux. La marée portugaise, qui avait atteint les côtes du Brésil, de l’Angola et de l’Inde, se retire. Paradoxalement, c’est la Chine qui, à cette époque, refuse la rétrocession immédiate. Pékin, observant les soubresauts de la Guerre froide et la situation de Hong Kong, préfère le statu quo. La Chine pense le temps en siècles, pas en mandats électoraux. Il lui fallait d’abord régler la question de la colonie britannique voisine avant d’absorber le petit comptoir lusitanien. Macao fut alors redéfini non plus comme une colonie, mais comme un territoire chinois sous administration portugaise. Cette sémantique, loin d’être un détail juridique, préparait les esprits à l’inéluctable fusion.

La décennie 1980 fut celle de la diplomatie patiente. Tandis que l’économie-monde basculait vers le Pacifique, le Portugal et la Chine tissaient les liens de la transition. La Déclaration conjointe de 1987 scella le destin du territoire. Elle prévoyait une période de transition de douze ans, une parenthèse pour harmoniser les systèmes légaux et administratifs. Contrairement à la rétrocession de Hong Kong en 1997, marquée par la méfiance et la raideur britannique face à une Chine communiste resurgissante, le processus macanais fut empreint d’une certaine douceur, presque d’une mélancolie. Les relations entre Lisbonne et Pékin n’avaient pas la rugosité des rapports sino-britanniques. Il y avait là une forme de connivence latine, une flexibilité propre aux peuples du Sud, qui permit de négocier les virages de l'histoire sans heurts majeurs. Le Portugal, conscient de sa taille modeste face au géant asiatique, joua la carte de l'héritage culturel plutôt que celle de la puissance.

Le contexte économique de la fin du millénaire est également un acteur majeur de ce drame. Macao, longtemps endormie à l’ombre de la dynamique Hong Kong, avait besoin de s'intégrer à l'hinterland chinois pour survivre. L'économie de comptoir, basée sur le commerce des soieries et des épices, avait depuis longtemps laissé place à l'industrie du jeu, transformant la ville en une enclave de loisirs pour une bourgeoisie asiatique émergente. La rétrocession était une nécessité économique autant qu'une obligation politique. Elle permettait d'ancrer définitivement la péninsule et ses îles, Taipa et Coloane, dans le tissu productif du Guangdong. Les infrastructures, comme l’aéroport international inauguré quelques années avant le départ des Portugais, étaient les jalons de cette intégration physique. On ne construit pas des ponts et des aéroports pour partir, mais pour laisser une trace, pour que le flux continue de circuler après le départ des administrateurs.

Arrive enfin la nuit du 19 au 20 décembre. L’événement lui-même se déroule dans une structure temporaire, le Pavillon du Jardin, érigé pour l’occasion. La symbolique est puissante : on bâtit de l’éphémère pour sceller l’éternel. Les dignitaires sont là : le président portugais Jorge Sampaio, le général Vasco Rocha Vieira, dernier gouverneur, et face à eux, Jiang Zemin, le président chinois. La cérémonie est une chorégraphie de drapeaux. Le pavillon vert et rouge du Portugal descend lentement, accompagné par l'hymne national portugais, A Portuguesa. Il ne claque pas au vent, il glisse, lourd de quatre cent quarante-deux ans de présence. Puis, à minuit pile, l'heure où les jours basculent, le drapeau rouge aux cinq étoiles de la Chine et celui, vert parsemé d'un lotus blanc, de la Région administrative spéciale de Macao, s'élèvent. L'Hymne des Volontaires résonne.

C’est dans les détails que se lit la spécificité de ce moment. Le gouverneur Rocha Vieira, dans un geste qui défie le protocole froid des diplomates, saisit le drapeau portugais une fois plié. Il ne le laisse pas aux archives locales ; il le presse contre lui, il l’emporte. Ce geste physique, charnel, résume la relation passionnelle entre le Portugal et sa terre lointaine. C'est le déchirement d'un départ qui n'est pas un abandon, mais un retour à l'ordre des choses. Dehors, la ville ne brûle pas, elle ne crie pas. La population, majoritairement chinoise depuis toujours, observe ce changement de maîtres avec un pragmatisme séculaire. Pour le petit peuple des rues, les vendeurs de soupe de nouilles et les employés de casino, la vie quotidienne, cette histoire immobile qui coule sous les événements politiques, continue. La monnaie reste la pataca, les rues gardent leurs noms portugais, et le droit continue de s'inspirer du code civil napoléonien via Lisbonne.

La formule adoptée, un pays, deux systèmes, inventée par Deng Xiaoping pour Hong Kong et appliquée à Macao, est une structure de transition fascinante. Elle est une écluse temporelle. Elle garantit que pendant cinquante ans, le mode de vie capitaliste et les libertés civiles seront préservés. Pour l'historien, c'est une tentative de suspendre le temps, de figer une conjoncture économique et sociale à l'intérieur d'une structure politique différente. C'est un défi à la logique unificatrice des États-nations. Macao devient ainsi un laboratoire, une zone grise où le communisme de marché de la Chine continentale tolère une enclave de libertés juridiques pour les besoins de sa propre prospérité. Le jeu, interdit en Chine, fleurit à Macao, drainant les capitaux du continent vers cette petite fenêtre ouverte sur l'extérieur.

Les suites de cet événement, observées sur le moyen terme, confirment la puissance des forces d'attraction géographiques. Une fois la barrière politique levée, la géographie a repris ses droits. Macao a été aspirée par le continent. L'explosion de l'industrie des casinos, dépassant Las Vegas en chiffre d'affaires quelques années seulement après la rétrocession, témoigne de cette reconnexion. La ville s'est hérissée de gratte-ciels, repoussant la mer par des polders, modifiant sa propre géographie pour accueillir la masse des visiteurs chinois. La démographie a suivi. La petite communauté macanaise, métisse, catholique, parlant un créole lusitanien, s'est trouvée diluée dans le flot migratoire venu du Nord. C'est la loi du nombre, la victoire de la masse continentale sur l'exception maritime.

Pourtant, l'héritage portugais n'a pas disparu ; il s'est fossilisé en patrimoine. Le centre historique, avec ses églises baroques et ses pavés de calcaire blanc et noir, a été classé par l'UNESCO. Il est devenu un décor, une plus-value touristique. La langue portugaise, bien que peu parlée dans la rue, reste langue officielle, maintenue par une volonté politique de faire de Macao une plateforme commerciale entre la Chine et les pays lusophones (Brésil, Angola, Mozambique). Ici, l'histoire sert l'économie. Le passé colonial est recyclé en atout diplomatique. La rétrocession n'a pas effacé les quatre siècles ; elle les a transformés en capital symbolique.

Ce qui frappe, lorsque l'on analyse la rétrocession de Macao avec le recul, c'est l'absence de rupture violente. Contrairement à Goa, reprise par l'armée indienne en 1961, ou au Timor oriental, ensanglanté par l'occupation indonésienne, Macao a réussi sa métamorphose pacifiquement. Cela tient sans doute à la nature même de la présence portugaise en Asie : une présence de réseau, de négoce, plus que de domination territoriale stricte. Les Portugais étaient des intermédiaires. Lorsqu'ils ont cessé d'être utiles politiquement, ils se sont retirés, laissant derrière eux une architecture, une cuisine, et une certaine manière d'être au monde, ce mélange de saudade et de fatalisme asiatique.

La rétrocession du 20 décembre 1999 est aussi un révélateur de la résurgence de la Chine comme puissance centrale. Après le siècle des humiliations, la récupération de Macao est la dernière pierre de la reconstruction de la souveraineté nationale. C'est la fin des traités inégaux. La Chine referme la parenthèse ouverte par les guerres de l'opium et l'expansionnisme occidental. Elle retrouve ses frontières naturelles et, ce faisant, elle réaffirme sa centralité en Asie. Macao, petite tache sur la carte, est le symbole de ce basculement planétaire où l'Occident ne dicte plus sa loi à l'Orient.

Dans les années qui ont suivi, l'intégration s'est accélérée. La construction du pont Hong Kong-Zhuhai-Macao, ouvrage titanesque enjambant l'estuaire, a physiquement relié les rives, abolissant l'isolement insulaire. Macao n'est plus un comptoir solitaire, c'est un quartier de la Grande Baie, cette mégalopole en gestation qui rivalise avec Tokyo ou New York. L'histoire de Macao ne s'arrête pas en 1999, elle change simplement de rythme et d'échelle. Elle passe du temps lent des caravelles et des missionnaires jésuites au temps frénétique de la finance globale et du tourisme de masse.

En définitive, le 20 décembre 1999 restera comme le moment où l'Europe a fini de ranger ses bagages en Asie. Ce fut un départ sans claquement de porte, une sortie de scène élégante sous la pluie tropicale. Fernand Braudel aurait vu là non pas la fin de l'histoire, mais la continuation de la vie des peuples qui, par-delà les drapeaux qui montent et qui descendent, continuent de commercer, de construire et de se mélanger. La rétrocession est une vague qui se brise sur le rivage, mais la marée, elle, continue son éternel va-et-vient. L'événement a eu lieu, la structure demeure : celle d'une ville-frontière, condamnée par sa géographie à être le trait d'union entre la terre immense et l'océan infini.