Le 3 décembre 1897, à Honfleur, sur les bords de la Seine, naît André Marie, fils d’instituteurs républicains dont le nom s’ancre dans la Normandie silencieuse et laborieuse. Nous célébrons aujourd'hui le 128ème anniversaire de sa naissance.
Son enfance se déroule dans la petite école primaire tenue par son grand-père, écrin de rigueur et d’humanisme où le goût de l’effort s’associe au sens du bien commun. En 1908, la famille Marie s’établit à Rouen. Le jeune André poursuit sa scolarité au lycée Corneille, se distingue par sa discipline et sa vive intelligence, et prépare l’École normale supérieure. Mais la guerre vient briser l’élan des ambitions académiques : mobilisé à la fin de l’année 1916, il rejoint l’artillerie française et commande une batterie de 75 jusqu’à l’Armistice. Blessé, décoré, deux fois cité, il revient de la Grande Guerre habité par le sens du devoir républicain et de la solidarité nationale.
Sous la IIIe République, le choix du barreau s’impose à lui comme une vocation civique.Rapidement, il s’affirme à Rouen, conciliant la rigueur du droit à l’éloquence de la défense. Plaideur hors pair, il sera bâtonnier de son ordre, respecté pour sa pondération, et auteur d’œuvres littéraires confidentielles : il écrit, compose, transpose la langue du tribunal dans les formes plus libres du théâtre et du reportage judiciaire, toujours animé par le goût de la justice. Sa vie privée, elle, s’inscrit sous le signe de la sobriété?: entouré d’une famille discrète, modérément mondain, il préfère la fidélité d’un petit cercle d’amis à la fièvre parisienne, raffermissant ses attaches normandes où il se ressource, dans la maison familiale, à Barentin.
L’engagement politique d’André Marie commence très tôt?: élu conseiller municipal de Rouen à 28 ans, il conquiert la confiance de sa terre natale. Radical-socialiste, il sera neuf fois député de la Seine-Inférieure, puis de la Seine-Maritime, incarnant pour ses concitoyens la force tranquille de la République dans sa durée. André Marie, à la Chambre, se fait le défenseur vigilant des libertés publiques et la voix des humbles. Il siège à la commission de la législation civile et criminelle puis à celle de la réorganisation judiciaire. Son action déborde le strict champ de la loi : préoccupations sociales, fisc, agriculture, commerce, il accompagne pas à pas la vie matérielle et morale de la Nation.
Républicain de conscience, il entre pour la première fois au gouvernement en 1933 aux côtés d’Albert Sarraut, comme sous-secrétaire d’État chargé de l’Alsace-Lorraine, avant de revenir plusieurs fois au secrétariat d’État, participant à l’œuvre de modernisation du pays alors déchiré par la crise et les extrémismes. C’est dans cet entre-deux-guerres que s’affirme chez lui la conviction qu’il faut préserver l’équilibre parlementaire, la réforme dans l’ordre et l’indépendance nationale au-dessus de toute ambition partisane.
Mobilisé comme capitaine lors de la Seconde Guerre mondiale, André Marie est fait prisonnier puis interné à l’Oflag de Sarrebourg. Sa captivité l’éloigne de la France vaincue au moment précis du vote des pleins pouvoirs à Pétain et de l’instauration du régime de Vichy. Libéré en 1941, il refuse toute compromission, renonce à ses mandats, et adresse à ses électeurs une lettre de rupture où il affirme que la représentation ne saurait exister tant que le peuple est privé de ses droits. Cette fidélité à la légalité républicaine, il en portera le deuil dans la résistance de l’ombre, reconstruisant patiemment ses réseaux pour mieux servir à la Libération.
Après 1945, la IVe République lui confie les portefeuilles déterminants dans un pays à reconstruire. Garde des Sceaux sous Ramadier puis Schuman, il orchestre les derniers procès de la Haute Cour à l’encontre des collaborateurs, maintien la rigueur judiciaire mais entend la nécessité de la réconciliation nationale. Appelé par le président Vincent Auriol à la tête du gouvernement, il devient président du Conseil du 26 juillet au 24 août 1948. Le contexte est alors celui de la fragilité des majorités parlementaires, de l’épuisement des forces, de l’exigence croissante des grévistes et des tensions sociales. S’il ne gouverne qu’un mois, son cabinet s’inscrit dans la tradition du compromis républicain, tentant de concilier la stabilité financière et la justice sociale.
Il poursuit son parcours ministériel en présidant ou participant à de nombreux gouvernements : vice-président ou ministre de la Justice auprès de Schuman, puis de Queuille. C’est sous son autorité qu’est mise en œuvre la répression de la grève des mineurs de 1948 : il impose la rigueur judiciaire, mais cette fermeté lui aliène une part de la gauche et certains collègues radicaux. Dans le tumulte croissant de la IVe République, il est visé à l’Assemblée par les débats sur la collaboration économique, cité dans l’affaire Pierre Brice, ce qui précipite son retrait des premiers plans du pouvoir, sans jamais entacher sa réputation d’intégrité.
Il siège encore comme député, puis sénateur, avant de quitter le Parti radical en 1957 pour rejoindre le Centre républicain dans l’espoir de retrouver un centre de gravité républicain, pacifié et ouvert aux mutations du pays. Ministre de l’Éducation nationale de 1953 à 1954, il adapte le système scolaire au défi du baby boom, introduit l’allocation de rentrée et prépare la loi qui sera la matrice du système universitaire moderne.
André Marie s’éteint à Rouen le 12 juin 1974. Il repose dans le cimetière de sa commune de cœur, Barentin, laissant derrière lui le souvenir d’un homme attaché à sa terre, à sa fidélité républicaine, à la discrétion du service public et à l’esprit de justice. Sa vie témoigne de la cohérence d’une génération pour qui le devoir, la simplicité et l’esprit de réforme constituaient le socle du gouvernement démocratique.