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FRANCE - ANNIVERSAIRE

Charles VI, un royaume brisé par la démence

FRANCE - ANNIVERSAIRE

Le 3 décembre 1368, naît à Paris Charles, fils de Charles V le Sage et de Jeanne de Bourbon, dans une France encore meurtrie par les dernières convulsions de la première phase de la guerre de Cent Ans. Nous célébrons aujourd'hui le 657ème anniversaire de sa naissance.

Le jeune prince grandit dans le décor fastueux mais déjà inquiet de l’hôtel Saint-Pol, protégé par un père réformateur qui tente de redonner consistance à la couronne et de juguler les appétits des princes et des seigneurs. L’enfance de Charles est marquée par une attention toute particulière à son éducation, entre les mains de conseillers choisis et d’érudits, dans la perspective d’un règne appelé à redresser la monarchie. Mais le mal rôde déjà dans la lignée, la fragilité psychique semblant traverser le sang des Valois?: sa mère, elle-même sensible à la mélancolie, décède lorsque Charles n’a que dix ans, laissant l’enfant dans l’ombre d’un deuil précoce et d’une histoire familiale où se côtoient grandeur et fêlure.

À la mort de son père en 1380, Charles VI n’a que douze ans. Encore mineur, il se trouve sous la tutelle de ses oncles, notamment Louis d’Anjou, Jean de Berry et surtout Philippe le Hardi de Bourgogne, qui confisquent à leur profit le gouvernement du royaume et dilapident l’héritage du sage Charles V. L’adolescence du roi se drape dans une éducation autoritaire, où se mêlent faste, intrigues et pressions politiques. Il baigne dans le cérémonial, fréquente les humanistes et les chevaliers, mais il endure également la rivalité de ses oncles et le ressentiment croissant du peuple face à l’alourdissement des impôts. L’enfance, interrompue par la mort d’une mère aimée et l’éloignement d’un père, laisse place à une jeunesse exposée trop tôt aux angoisses du pouvoir, à la solitude du trône et à l’appel de la guerre.

Le 17 juillet 1385, Charles épouse Isabeau de Bavière à Amiens, conformément aux vœux de son père. Cette union politique avec une princesse de grande maison allemande vise à renforcer les alliances de la France face aux menaces anglaises et bourguignonnes. Les premières années du règne sont celles d’un jeune roi à la fois déterminé et ouvert à la réforme?: il s’entoure dès 1388 de ses fidèles conseillers, les «?Marmousets?», hommes de confiance formés à l’école de Charles V, qui s’efforcent de relever l’État, de remettre de l’ordre dans les finances et de garantir la paix du royaume. Charles VI, adulé de son peuple en raison de sa générosité, gagne le surnom de «?Bien-Aimé?». Sa vie privée, marquée par une affection sincère pour son épouse, voit naître douze enfants, dont seulement quelques-uns parviendront à l’âge adulte, la plupart succombant à la maladie ou à l’adversité de la cour.

Mais le destin du roi bascule profondément le 5 août 1392 lors d’une expédition militaire dans la forêt du Mans. Pris d’un accès de démence brutal, il attaque ses compagnons, frappé par une folie incompréhensible pour ses contemporains. Ces crises, d’abord espacées, se répéteront et gagneront en intensité?: hallucinations, amnésies, périodes de fureur incontrôlée alternent avec des moments de lucidité. Il ne reconnaît plus ni ses proches ni sa fonction, se réfugiant parfois dans le silence glaçant de ses appartements privés. La vie domestique se désagrège?: Isabeau de Bavière, impuissante, veille un époux insaisissable, tandis que la cour, tétanisée, s’accoutume à l’incertitude et au spectacle d’un roi absent à lui-même.

La maladie du roi engendre une mécanique politique nouvelle?: la régence de fait s’impose, l’autorité du roi s’efface devant celle de ses oncles, puis des princes du sang, bientôt rivaux acharnés pour le contrôle du pouvoir. La France s’enlise alors dans l’inextricable conflit opposant les Armagnacs, partisans du duc d’Orléans, frère du roi, aux Bourguignons fidèles au duc de Bourgogne. Les violences déchirent le royaume?: l’assassinat de Louis d’Orléans en 1407 par un agent de Jean sans Peur scelle l’entrée du pays dans une guerre civile longue et cruelle, opposant les factions au nom du roi défaillant. Les émeutes éclatent dans Paris, les têtes tombent, les portes des villes sont enfoncées dans le fracas des bannières rivales. Au cœur de cette tempête, Charles VI erre dans ses palais, parfois contraint à la fuite, parfois otage de sa propre déroute mentale, alors même que la France vacille sous la pression conjuguée des Anglais et des partis intérieurs.

Paradoxalement, c’est dans l’effondrement de sa raison que se forge une image nouvelle du roi?: victime sacrifiée des conflits familiaux et d’une histoire collective qu’il ne maîtrise plus, Charles VI devient l’incarnation même du malheur royal. La guerre de Cent Ans, relancée par les défaites militaires et par la rivalité des ducs, voit l’ennemi anglais s’emparer de vastes territoires et, par la grâce du traité de Troyes en 1420, obtenir que le dauphin, Charles, soit déshérité au profit du roi Henry V d’Angleterre. Charles VI, en signant ce texte sous l’emprise de la folie et des pressions, livre son royaume à l’étranger et précipite la chute dynastique de ses descendants, sans réelle possibilité de défense ni autonomie. La reine Isabeau, isolée et compromise dans les querelles de succession, tente sans conviction de sauver l’unité du royaume, mais le démembrement de la couronne semble inéluctable.

Le déclin de Charles VI est dès lors inexorable. Terrassé par les crises répétées, vidé de toute autorité politique, il traîne les dernières années de sa vie dans une semi-retraite, isolé, craint et parfois raillé par ses sujets. La France s’effrite sous les coups du destin et de la puissance anglaise, tandis que le peuple, las des discordes, attend un miracle. Le 21 octobre 1422, le roi meurt à Paris, à l’hôtel Saint-Pol, usé par la démence et par le poids d’un règne qu’il n’a jamais pleinement dominé. Sa disparition, presque passée sous silence tant la figure royale s’est délitée, prépare l’avènement difficile de son fils Charles VII et la lente reconquête du royaume. La postérité retient de Charles VI l’image d’un monarque brisé, aussi bien par les troubles familiaux, les passions politiques et la folie médicale, que par le poids insupportable du pouvoir royal au temps de la grande crise nationale.