7 octobre 2001. La nuit se charge d’etincelles au dessus de Kaboul, de Jalalabad et de Kandahar lorsque les premieres frappes americaines et britanniques ouvrent la guerre d’Afghanistan. Cette intervention, lancee sous le nom d’operation Enduring Freedom, repond aux attentats du 11 septembre qui ont frappe New York et Washington. Elle vise un regime taliban accuse d’abriter Al Qaida et ses camps d’entrainement, et elle pretend empecher de nouveaux assauts en detruisant bases, liaisons et refuges. Le monde voit en temps reel des cartes, des points lumineux sur l’ecran, et il comprend que le centre de gravite se deplace vers les montagnes afghanes.
Au coeur de l’Asie, l’Afghanistan est une citadelle de chaines hautes separees par des vallees etroites, ouverte par quelques passes qui relient l’Iran, l’Asie centrale et le sous continent indien. Au dix neuvieme siecle, l’equilibre du pays s’est joue dans la rivalite du Grand Jeu entre l’Empire britannique et la Russie, chacun cherchant profondeur strategique et glacis. Au vingtieme siecle, modernisations contrariees, coups d’Etat et guerres civiles ont fragmente l’Etat. En mille neuf cent soixante dix neuf, l’intervention sovietique declenche une decennie de combats; le retrait de mille neuf cent quatre vingt neuf laisse un champ de ruines ou s’affrontent factions et chefs de guerre. Au milieu des annees quatre vingt dix, des etudiants en religion et des commercants, promettant ordre et purete, s’imposent. Les talibans prennent Kaboul en mille neuf cent quatre vingt seize et offrent l’hospitalite a Oussama ben Laden et a son reseau.
La sequence qui mene aux frappes est breve et tendue. Apres le onze septembre, Washington exige la remise des dirigeants d’Al Qaida et la fermeture des camps. Les talibans reclament des preuves et proposent une mediation religieuse. Le Conseil de securite condamne les attentats et rappelle le droit a la legitime defense. Le douze septembre, l’OTAN invoque l’article cinq pour la premiere fois, declarant que l’attaque contre les Etats Unis est une attaque contre tous. Des coalitions se forment, des accords d’acces sont negocies, des bases sont mises a disposition en Asie centrale et dans l’Ocean Indien. Le Pakistan devient un pivot logistique et politique.
Le sept octobre marque le basculement operationnel. Des missiles de croisiere partent de navires, des bombardiers de longue portee frappent des centres de commandement, des pistes et des depots, des avions bases sur porte avions neutralisent defenses et communications. Des equipes de forces speciales sont inserees pour guider les frappes, cartographier les cibles et coordonner les offensives au sol. Elles travaillent avec l’Alliance du Nord, coalition d’acteurs afghans opposes aux talibans et implantes au nord et a l’est. La strategie est double. Abattre le bouclier militaire du regime et ouvrir l’espace politique qui permettra a des forces afghanes de reprendre villes et carrefours.
La campagne d’automne avance par ruptures successives. Le neuf novembre deux mille un, Mazar i Charif tombe, ouvrant la route du nord et coupant des liaisons strategiques. Le treize novembre, Kaboul est abandonnee par les talibans qui se replient vers le sud et l’est. Kunduz suit. Kandahar cede en decembre, tandis que des combattants d’Al Qaida se retranchent dans les vallees de Tora Bora. La ou les reliefs escarpes, la porosite de la frontiere et la pluralite des pistes compliquent l’encerclement, des figures clefs echappent a la capture. Le regime s’effondre par pans, souvent apres des negociations locales autant que par la seule force.
Tres tot, la question politique s’impose. Renverser ne suffit pas. Que batir, avec qui, et selon quel tempo. En decembre deux mille un, l’Accord de Bonn cree une Autorite interimaire, confie sa direction a Hamid Karzai, esquisse un processus constitutionnel et prevoit une Loya Jirga pour legitimer la transition. L’Isaf, force internationale de securite, est deployee pour securiser Kaboul avant d’etendre son perimetre; l’Otan en prend le commandement en deux mille trois. A court terme, ministeres, banques et agences naissent a la hâte, soutenus par l’aide internationale. Des routes sont reconstruites, une nouvelle monnaie est mise en circulation, des ecoles reouvrent.
Dans les provinces, la vie se decide le plus souvent a l’echelle du district. Chefs tribaux, ulemas, anciens moudjahidines et notables negocient avec Kaboul, avec les voisins et avec les acteurs etrangers. L’opium fournit credit, stockage, revenus et influence. Il relie cultivateurs, trafiquants et fonctionnaires corrompus et irrigue des campagnes sans alternatives robustes. L’Etat existe, mais sa presence est inegale. Dans la capitale, des ministeres apprennent, recrutent et numerisent. Dans des vallees eloignees, la justice demeure coutumiere et la securite depend d’equilibres precaires.
La region encadre l’ensemble. Le Pakistan offre routes, hopitaux, marches et, souvent, zones de repli; sa politique oscille entre cooperation proclamee et tolerance selective selon ses priorites. L’Iran, adversaire des talibans dans les annees mille neuf cent quatre vingt dix, coopere par moments pour la stabilite a l’ouest tout en contestant la presence americaine. Les Etats d’Asie centrale accueillent des bases et negocient des survols; la Russie, marquee par sa propre experience afghane, surveille et marchande; la Chine observe ses marches occidentales et les voies de transit. Chaque voisin cherche sa securite et ses leviers.
Pour les armees occidentales, le pays devient un laboratoire. La contre insurrection revient au premier plan avec ses manuels, ses indicateurs et sa promesse de protection des populations. Les drones s’installent dans la panoplie. La coordination entre renseignement, forces speciales et unites conventionnelles s’intensifie. Plans de district, reformes de police et formation d’une armee nationale afghane structurent l’effort. Mais l’adversaire s’adapte. Il harcele, exploite les griefs, frappe symboliquement et se fond dans les reseaux sociaux locaux.
En deux mille neuf, une poussee de troupes vise a inverser la dynamique, securiser le sud, creer un espace politique et renforcer les forces afghanes. Des succes tactiques apparaissent, mais la traduction politique demeure fragile. Les elections nourrissent des contestations, l’aide se disperse, la corruption mine la confiance, et la lassitude gagne les societes occidentales. En deux mille onze, Oussama ben Laden est tue au Pakistan, evenement majeur mais insuffisant pour clore la guerre. Commence alors une transition. Les forces afghanes prennent davantage de responsabilites, tandis que les contingents etrangers planifient leur retrait.
La diplomatie cherche des issues. Des contacts s’etablissent avec des interlocuteurs talibans, des bureaux politiques s’ouvrent, des echanges de prisonniers servent de signaux. Le processus est irregulier, fragile, expose aux attentats qui veulent le faire echouer. Entre temps, la societe afghane a change. Une generation urbaine a connu l’ecole, l’internet, les radios et les metiers de service. Des femmes ont accede a des fonctions locales et nationales. Des medias ont revele des scandales et suivi des reformes, creant des attentes nouvelles.
En fevrier deux mille vingt, un accord est signe a Doha entre les Etats Unis et les talibans. Il prevoit un retrait militaire etranger echelonne et des garanties contre l’usage du territoire par des groupes visant l’exterieur, ainsi qu’un dialogue interafghan. Le calendrier de depart structure toute la suite. En deux mille vingt et un, les troupes etrangeres se retirent. Les talibans profitent du vide, negocient des redditions, avancent district apres district. Le quinze aout deux mille vingt et un, Kaboul tombe sans bataille majeure; un pont aerien emporte des dizaines de milliers de personnes vers l’exil.
Que dit, alors, le sept octobre deux mille un a l’echelle de l’histoire longue. Il dit la force des contraintes geographiques, la centralite des societes locales et les limites des volontees exterieures. Il rappelle qu’une guerre declenchee pour detruire des bases peut se transformer en entreprise de refondation politique qui excede moyens disponibles et patience des acteurs. Il montre aussi la puissance des connexions mondiales. Securite interieure et exterieure se melent; doctrines militaires et cadres juridiques se recomposent; budgets, alliances et opinions se transforment.
La date s’inscrit enfin dans une memoire contradictoire. Pour beaucoup d’Afghans, elle ouvre un temps de possibles puis de deuil et d’incertitude. Pour les societes occidentales, elle marque l’entree dans une ere de vigilance et de conflits sans front stabilise. Pour les voisins, elle recompose des equilibres internes et regionaux. Pour l’histoire, elle figure un seuil. Ce soir la, le monde n’est ni sorti de l’Afghanistan ni entre pour toujours. Il a rouvre un dossier ancien ou les routes, les montagnes et les loyautes pesent autant que les armes.
Le debut de la guerre d’Afghanistan apparait comme une articulation entre traumas immediats et permanences de la longue duree. La politique y affronte la topographie, l’economie paysanne, les marches regionaux et le voisinage des puissances. L’evenement du sept octobre resume cette collision. Il ouvre une sequence ou l’on a tente d’aligner securite, reconstruction et diplomatie sans jamais parvenir a stabiliser l’ensemble. Il reste un repere. A partir de lui, on lit des espoirs, des erreurs, des lecons et des couts qui depassent l’horizon d’un seul pays. Le fil qui relie ce soir de frappes a la suite des ans est celui d’un monde qui mesure ses forces et ses limites au pied des montagnes afghanes. Il impose enfin de regarder la duree, d’ecouter les acteurs, et d’ajuster les ambitions a l’echelle reelle des territoires et des vies humaines fragiles.