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FRANCE - ANNIVERSAIRE

Emile Ollivier, de Marseille à Sedan, un libéral face au destin

FRANCE - ANNIVERSAIRE

2 juillet 1825, à Marseille, naît Émile Ollivier, dans le vacarme mêlé des chantiers navals et des cris du marché du Vieux?Port, sous le regard d’un père frondeur, Démosthène Ollivier, négociant devenu tribun socialiste. Nous célébrons aujourd'hui les 200 ans de sa naissance. La ville solaire imprime d’emblée sa marque sur l’enfant : avidité de lumière, goût des échanges et passion des débats. Dans l’appartement familial, où l’on lit les brochures de la Charbonnerie avec la même ferveur que les sermons de Lamennais, le petit Émile apprend que la parole est à la fois arme et refuge. Sa mère, Marie?Rose Garnier, discrète mais ferme, veille à tempérer la fougue paternelle par un enseignement rigoureux?: latin, rhétorique, mathématiques, tout autant que les randonnées sur les collines de la Nerthe. Ce socle savant et physique forgera chez le futur orateur une endurance au long cours, oratoire précoce, mâtinée d’un sens presque méridional du théâtre.

Lorsque la Révolution de 1848 éclate, il n’a que vingt?trois ans mais déjà la conscience brûlante d’un destin public. Commissaire du gouvernement provisoire dans les Bouches?du?Rhône grâce au réseau républicain de son père, il découvre la brutalité du pouvoir autant que sa fragilité. Entre le tumulte des clubs et l’odeur de la poudre qui flotte encore sur le port, il calme une émeute socialiste et gagne ainsi la confiance de Cavaignac, qui le nomme préfet de la Haute?Marne. Pourtant, l’ascension s’interrompt aussi vite qu’elle avait commencé?: après l’élection de Louis?Napoléon Bonaparte à la présidence, les vieux radicaux sont sommés de se taire. Ollivier démissionne, choisit l’exil intérieur à Paris et se réinvente avocat.

Du procès Vacherot en 1858 à la défense des ouvriers lithographes, l’avocat se taille une réputation d’escrimeur juridique qui allie ironie féline et érudition. Ses plaidoiries, publiées dans Le Siècle, lui offrent une tribune. Il se marie en 1857 avec Blandine Liszt, fille aînée de Franz Liszt et sœur de Cosima, scellant une alliance où musique et politique dialoguent. Ensemble, ils fréquentent la villa du compositeur à Weimar ; Wagner s’y invite parfois, et le jeune couple se passionne pour les querelles esthétiques autant que pour la question des nationalités qui agite l’Europe. En 1862, la mort prématurée de Blandine, emportée par une maladie de poitrine, ouvre une longue période de deuil que l’homme affronte en se plongeant dans le travail législatif.

Élu député de la Seine en 1857, il rejoint le petit groupe des « Cinq » aux côtés de Jules Favre, Ernest Picard, Alfred Darimon et JL Hénon. Ensemble, ils bousculent l’Empire autoritaire depuis les bancs de la minorité, réclamant interpellations et publicité des débats. Peu à peu, Ollivier troque le rouge républicain contre la nuance olive du libéralisme parlementaire : il veut domestiquer le césarisme par la loi plutôt que l’abattre dans la rue. En 1866, il murmure à Morny l’idée d’une « Évolution pacifique »?: un pacte qui protégerait les conquêtes de 1789 tout en ménageant la symbolique impériale. L’Empereur, malade et isolé, voit en lui l’émissaire d’une réconciliation possible.

Le 2 janvier 1870, après le plébiscite triomphal de mai 1869, Napoléon III lui confie les rênes d’un cabinet où l’on retrouve de vieux opposants convertis au réalisme. Sans titre officiel de chef du gouvernement, Ollivier n’en est pas moins le premier ministre de fait d’un régime qui se veut désormais constitutionnel. Il abolit la censure préalable, autorise les réunions publiques, congédie le tout?puissant préfet Haussmann et annonce une réforme de la Banque de France. Paris découvre alors la saveur enivrante d’une liberté surveillée?: les cafés bruissent de discours, les journaux se multiplient, la Bourse s’échauffe. Pour beaucoup, le Second Empire vient enfin d’entrer dans le siècle.

Pourtant, à Berlin, Bismarck aiguise d’autres armes que les décrets libéraux. Lorsque la candidature Hohenzollern au trône d’Espagne resurgit au début de l’été, le cabinet vacille. Ollivier, d’abord circonspect, cède aux faucons et obtient le 15 juillet un crédit de cinq cents millions. Devant les députés, il affirme accepter la guerre « le cœur léger », certain de la justesse nationale. L’illusion dure trois semaines. À Wissembourg, Reichshoffen, Sedan, les armées françaises se disloquent. Le 9 août 1870, l’Empereur remplace le ministère « libéral » par celui du comte de Palikao?; Ollivier part pour l’Italie puis la Suisse, réfugié volontaire dans les brumes helvétiques, tandis que Paris érige des barricades.

Les années de disgrâce auraient pu le réduire au silence. Il en fait un chantier littéraire. À Genève puis à San Remo, il entame la rédaction monumentale de L’Empire libéral, fresque en dix?sept volumes où il cherche à démontrer que l’échec ne fut pas celui des réformes mais de la contingence diplomatique. Publiée entre 1895 et 1918, l’œuvre suscite autant d’admiration pour sa profondeur documentaire que de sarcasmes pour son plaidoyer. Entre deux tomes, il retrouve l’amour auprès de Marie Thérèse Gravier, qu’il épouse en 1874, et qui l’aide à correspondre avec les anciens dignitaires de l’Empire, véritables bases d’archives vivantes pour son enquête.

À l’aube du xxe siècle, Ollivier paraît un homme hors de son temps : ni monarchiste ni républicain orthodoxe, réconcilié avec l’idée d’un pouvoir parlementaire mais nostalgique d’un exécutif fort. Il publie en 1907 un essai sur la liberté de la presse où il défend le droit au blasphème tout en dénonçant le « déchaînement des imprimeurs anonymes ». La même année, il assiste depuis la tribune du Sénat au débat sur la séparation des Églises et de l’État, saluant une loi qu’il estime poursuivre, par d’autres moyens, l’œuvre d’émancipation entreprise sous l’Empire.

Le 20 août 1913, à Saint?Gervais, il s’éteint au terme d’une estive alpine, à quatre?vingt?huit ans. La veille, il contemplait le Mont Blanc en murmurant, dit?on, que « la neige corrige les passions ». Ses obsèques réunissent d’anciens ministres impériaux, des députés radicaux et des notables savoyards ; on y chante le Libera me et la Marseillaise. Il est inhumé au cimetière du Père?Lachaise, non loin de Blanqui, l’autre grand révolté de son siècle. Là, sa pierre porte une épitaphe simple : « À la liberté et à la mesure ».

Cent douze ans ont passé lorsque, en ce 2 juillet 2025, Marseille célèbre le bicentenaire de sa naissance. Sur le parvis de l’hôtel de ville, une plaque rappelle le parcours d’un homme qui voulut ouvrir l’Empire plutôt que le renverser. Historiens et passants débattent encore : fut?il visionnaire ou opportuniste ? S’il a échoué à éviter le duel franco?prussien, il aura au moins prouvé qu’une transition douce est pensable au cœur d’un pouvoir autoritaire. Les expositions de l’année bicentenaire exposent ses manuscrits, sa correspondance avec Liszt et une maquette interactive de la séance du 15 juillet 1870.

L’homme qui avait promis de « fermer l’ère des révolutions » n’a pu refermer les plaies de l’Europe. Pourtant, sa trajectoire continue d’interroger : elle rappelle que la politique est un art du possible où l’éthique se frotte sans cesse au tragique. À Marseille, on raconte encore qu’il préférait la conversation aux joutes oratoires, qu’il savourait les navettes à la fleur d’oranger en lisant Machiavel, et qu’il voyait dans la Méditerranée une métaphore du peuple français : parfois calme jusqu’à l’indolence, souvent prise de houle et, au large, toujours ouverte.

Si l’on mesure un homme à l’ampleur des forces qu’il affronta, alors Émile Ollivier mérite d’être reconnu aux côtés des grands modérateurs de l’histoire, ceux qui tentèrent de dompter plutôt que d’abattre. Ses lettres, récemment numérisées, dévoilent une sensibilité inquiète : il redoutait la démagogie plus encore que la dictature, persuadé que l’une prépare l’autre. Ces mots, écrits après la Commune de 1871, résonnent encore : « La liberté n’a de sens que si elle sait se mettre des bornes. » Au fil des décennies, la formule rencontre un écho nouveau chez les constitutionnalistes, les historiens des médias et jusqu’aux rédacteurs de chartes numériques.

Ainsi se referme le cercle, entre le soleil cru de la Canebière et la neige bleutée des Alpes savoyardes. La biographie d’Émile Ollivier est moins une chronique de carrière qu’un précipité des contradictions françaises : individualisme et communauté, bravoure militaire et diplomatie laborieuse, centralisme d’État et provinces jalouses. À l’horizon de 2025, où l’Europe cherche un nouvel équilibre, son expérience rappelle que les réformes n’ont de chance que si elles parlent au cœur autant qu’à la raison, dans un langage à la fois sobre et chaleureux.

Dans les couloirs de l'Assemblée, un portrait gravé en 1933 le montre, regard prompt, plume à la main. Repris sur les affiches du bicentenaire, il rappelle qu’Ollivier fut l’artisan obstiné d’un fragile pont fugitif entre césarisme et démocratie.