DERNIÈRES ACTUALITÉS

HISTOIRE D UN JOUR - 14 JUILLET 1958

Le grand basculement de Bagdad

HISTOIRE D UN JOUR - 14 JUILLET 1958

14 juillet 1958. À l’aube de ce lundi brûlant, Bagdad s’éveille sous un ciel chargé de pressentiments. Les premières heures du jour portent la rumeur sourde de colonnes militaires en marche, des chenilles écrasant la poussière des faubourgs, les voix basses des officiers dans la moiteur des casernes. Ce matin-là, l’Irak s’apprête à changer de siècle. La monarchie, installée sur le trône par les jeux complexes du mandat britannique, va être emportée par la violence d’un soulèvement qui conjugue la fatigue d’un ordre ancien et les impatiences d’un monde neuf.

Pour comprendre l’irruption de la révolution irakienne, il faut d’abord revenir sur les fondations fragiles du royaume hachémite. Créé en 1921 à la faveur des redécoupages de l’après-guerre, ce royaume fut confié à la dynastie des Hachémites, héritiers d’un prestige religieux, mais étrangers à la terre mésopotamienne pour beaucoup de ses habitants. Les accords de Sykes-Picot, la promesse de la Grande-Bretagne d’une certaine autonomie, puis l’indépendance de 1932, façonnèrent une entité politique où coexistaient tribus, minorités confessionnelles et une élite urbaine en quête de modernité. Mais derrière la façade institutionnelle, l’Irak des années 1950 demeure traversé de fractures : nationalisme arabe montant, défiance envers l’Occident, disparités sociales criantes et tentations révolutionnaires qui circulent, portées par le vent d’Égypte et les slogans du panarabisme.

Le contexte international pèse de tout son poids. Depuis la Seconde Guerre mondiale, la scène moyen-orientale est le théâtre d’une lutte d’influence entre les grandes puissances, des États-Unis à l’Union soviétique, en passant par l’ombre portée de la décolonisation. Les États-Unis, soucieux de contenir l’expansion communiste, appuient les régimes pro-occidentaux et encouragent la constitution du Pacte de Bagdad en 1955, alliance militaire censée verrouiller le Moyen-Orient face à Moscou. Mais ce pacte, loin d’unir, cristallise les tensions. Le Caire de Nasser rayonne d’une puissance nouvelle, son nationalisme arabe galvanise des officiers frustrés par la corruption, l’injustice et la mainmise étrangère.

Au cœur de Bagdad, la famille royale hachémite, dirigée par le jeune roi Fayçal II, incarne un pouvoir de plus en plus distant, prisonnier d’une alliance étroite avec Londres, incapable de répondre aux attentes d’une population gagnée par la colère. Les inégalités sociales sont criantes : l’aristocratie vit dans le faste, tandis que les quartiers populaires croulent sous la pauvreté, et les paysans endurent la férocité d’un système agraire archaïque. La contestation gronde, portée par les partis nationalistes, les communistes et l’armée elle-même, où germe le projet d’un renversement radical.

La nuit du 13 au 14 juillet 1958, une colonne de l’armée irakienne quitte la garnison de Jalawla sous le prétexte d’aller renforcer la frontière jordanienne, alors sous tension. Mais il ne s’agit pas d’une simple manœuvre : le général Abdel Karim Kassem, épaulé par le colonel Abdel Salam Aref, met en branle le coup d’État. À l’aube, les soldats entrent dans Bagdad, investissent le palais royal d’al-Rihab. Les membres de la famille royale sont arrêtés puis exécutés dans la cour du palais, marquant la fin brutale de la monarchie. Les dignitaires du régime sont eux aussi abattus ou arrêtés. Le matin même, la radio nationale proclame la naissance de la République irakienne. Les foules de la capitale descendent dans la rue, acclament la chute de l’ordre ancien et l’avènement d’un nouveau pouvoir qui promet la justice sociale, la souveraineté nationale et la fin de la tutelle étrangère.

La violence du basculement ne doit pas masquer la profondeur des mutations à l’œuvre. L’Irak entre de plain-pied dans le mouvement des révolutions arabes, s’arrache à l’emprise des puissances coloniales et se dote d’un gouvernement militaire soucieux de rompre avec les anciens équilibres. Le nouveau régime, dirigé par Kassem, multiplie les gestes spectaculaires : retrait du Pacte de Bagdad, rapprochement avec l’Union soviétique, reconnaissance du Parti communiste irakien et lancement d’une réforme agraire censée redistribuer les terres. Dans le même temps, la politique extérieure irakienne se réoriente : Bagdad prend ses distances avec l’Occident, s’ouvre aux nationalismes arabes, mais sans se fondre dans la République arabe unie, cette union éphémère entre l’Égypte et la Syrie dont Nasser rêvait de faire le cœur d’un nouvel empire arabe.

L’irruption de la république n’est pas sans convulsions. Les rivalités entre nationalistes, communistes et partisans d’une ligne plus conservatrice traversent la société irakienne, minent la cohésion du nouveau pouvoir. Les tentatives de coup d’État se succèdent, le jeu des alliances oscille au rythme des luttes internes et des interférences extérieures. Les tensions religieuses et ethniques, longtemps contenues, refont surface, creusant les failles du pays. La question kurde, en particulier, s’impose bientôt comme un défi durable à la construction de l’État républicain.

Pourtant, le bouleversement de 1958 marque un temps long dans l’histoire de l’Irak. Il inaugure l’ère des révolutions militaires et des républiques autoritaires qui vont redessiner la carte du Proche-Orient pour des décennies. Le modèle du coup d’État militaire, souvent justifié par la nécessité d’une modernisation rapide et de la défense de la souveraineté, se diffuse dans toute la région, du Yémen à la Syrie, de l’Algérie à la Libye. Mais derrière la promesse d’un nouvel ordre, la réalité se heurte vite à la persistance des clivages, à la brutalité des luttes pour le pouvoir et à la difficulté de sortir de la dépendance vis-à-vis des grandes puissances.

Le 14 juillet 1958 demeure une date charnière. Il symbolise l’effondrement d’un monde hérité des partages coloniaux et l’émergence, dans la douleur, d’un autre, où les acteurs locaux entendent désormais décider seuls de leur destin, mais où les rêves de justice et d’unité se heurtent aux réalités d’un pays profondément divisé. L’histoire de l’Irak, à partir de cette révolution, sera celle d’une quête permanente de stabilité, d’identité et de souveraineté, entre l’horizon du progrès et les orages de la violence politique.