DERNIÈRES ACTUALITÉS

HISTOIRE D UN JOUR - 22 JUIN 1941

Barbarossa la ruée vers l’est

HISTOIRE D UN JOUR - 22 JUIN 1941

Le 22 juin 1941 à trois heures quinze du matin l’artillerie allemande ouvre le feu sur toute la longueur de la frontière soviétique depuis la Baltique jusqu’aux marais du Pripet et aux pentes boisées des Carpates. Les premières lueurs semblent prolonger l’aube mais c’est la lueur des obus qui éclaire les visages peints de suie des fantassins de la Wehrmacht prêts à franchir les rivières frontières. Ainsi commence l’opération Barbarossa nom emprunté à un empereur médiéval symbole de croisade mais qui incarne en réalité la plus vaste offensive terrestre jamais lancée. En quelques heures trois millions d’hommes se mettent en marche plus de trois mille chars débouchent des forêts polonaises et l’espace soviétique s’ouvre comme un livre de terres noires et de pistes poussiéreuses.

Depuis la signature du pacte germano soviétique d’août 1939 l’Europe vit dans une apparente coopération des dictatures. L’Allemagne nazie et l’Union soviétique se partagent la Pologne se fournissent en pétrole et en céréales. Mais Hitler voit ce marché comme une pause stratégique destinée à préparer la conquête du Lebensraum. Dans son esprit la guerre contre l’Ouest n’est qu’un prélude la vraie décision se jouera à l’Est où doivent converger idéologie raciale et intérêts économiques. En décembre 1940 le führer signe la directive 21 qui fixe pour objectif la destruction rapide de l’armée rouge avant l’hiver suivant. Les états majors conçoivent une manœuvre en trois grands groupes d’armées Nord Centre Sud chacun appuyé par des Panzergruppen destinés à pratiquer la percée profonde puis l’encerclement.

La géographie détermine les axes. Au Nord la route des Pays Baltes et de Leningrad longe les marécages et les forêts primaires. Au Centre la plaine biélorusse offre le couloir le plus court vers Moscou cœur politique et nœud ferroviaire. Au Sud la steppe d’Ukraine riche en blé et en charbon attire les industriels du Reich. Les fleuves Bug Niemen Dniepr se révèlent autant d’obstacles que de voies de pénétration. Braudel aurait souligné la permanence de ces reliefs qui instruisent la logistique plus sûrement que les décisions diplomatiques. La largeur frontalière excède mille huit cents kilomètres obligeant l’attaquant à segmenter ses efforts mais aussi à croire à l’effondrement rapide de l’ennemi pour éviter l’extension indéfinie du front.

Dans la nuit du 21 au 22 les trains sanitaires quittent déjà la Prusse orientale pour évacuer les blessés à venir. Les soldats reçoivent des brochures expliquant que la guerre contre le judéo bolchevisme sera courte et juste. Les officiers lisent des ordres secrets prévoyant l’exécution des commissaires politiques capturés et la famine organisée dans les villes soviétiques afin de nourrir l’Allemagne. La violence extrême est planifiée comme instrument de domination. Les divisions motorisées de Guderian von Bock et Hoth avancent sans barrage d’artillerie long pour conserver l’effet de surprise total. Lorsque les patrouilles soviétiques tentent de téléphoner aux états majors les lignes sont coupées et les postes radios brouillés. Les pilotes de la Luftwaffe détruisent au sol des milliers d’appareils soviétiques rangés aile contre aile sur les aérodromes occidentaux.

Le choc initial révèle la faiblesse de la préparation soviétique. Staline refuse de croire aux rapports d’espionnage britanniques et même aux avertissements de Richard Sorge. Les consignes interdisent toute provocation et lorsqu’au petit matin les premières bombes tombent sur Minsk et Kiev les commandants locaux hésitent à riposter. Pourtant la profondeur stratégique soviétique rend illusoire un effondrement immédiat. À mesure que l’ennemi avance il étire ses colonnes dans des plaines sans fin. Les cantonniers détruisent les rails à voie large pour retarder la logistique allemande. Les civils brûlent les récoltes et fuient vers l’Est dans un exode chaotique. Les premières poches d’encerclement à Bialystok et Smolensk livrent des centaines de milliers de prisonniers faméliques que la propagande nazie exhibe comme preuve d’une victoire totale. Mais à l’arrière l’Union installe des usines entières sur la Volga déménagées en quelques semaines.

Le temps moyen de l’été quarante et un voit la campagne se transformer. Les routes défoncées par la chaleur ralentissent les camions. Les Panzer consomment un carburant que les citernes ne fournissent plus en quantité suffisante. La résistance soviétique se durcit autour de Leningrad et de Kiev. L’ordre de Staline du vingt huit juillet interdira toute retraite sous peine de peloton ce qui coule des divisions mais fige aussi des points d’appui tenaces. Les Allemands prennent Smolensk mais débattent déjà de la priorité entre Moscou et le bassin du Don. Hitler ordonne un changement d’axe pour sécuriser les ressources du Sud. Cette hésitation stratégique ouvre une fenêtre de répit aux défenseurs de la capitale.

Braudel dirait que derrière l’horaire des attaques se dessine la longue histoire des saisons continentales. Lorsque les pluies d’automne transforment la tchernoziom en boue grasse les chars s’enlisent. Les fantassins progressent à dix kilomètres par jour sous un ciel bas où les aigles peints sur les avions se couvrent de rouille. Le front se fige devant Kalouga et au bord de la Neva. En décembre une contre offensive soviétique conduite par Joukov repousse les Allemands au delà de la Moskova. La promesse blitzkrieg s’évanouit. L’opération Barbarossa ouvre alors une guerre d’attrition gigantesque qui engloutira vingt six millions de vies soviétiques et détournera la Wehrmacht des côtes atlantiques.

La dimension politique est tout aussi majeure. Le 22 juin détruit la fiction d’un Reich protecteur de l’occident contre le bolchevisme ; il révèle la nature exterminatrice de l’idéologie nazie. Les Einsatzgruppen suivent les troupes d’assaut et assassinent méthodiquement les communautés juives de Lituanie de Biélorussie et d’Ukraine. Le génocide par fusillade prélude aux camps de mise à mort. Les partisans se lèvent dans les forêts, appuyés par les civils qui souffrent de la politique de réquisition. L’attaque allemande convainc aussi Roosevelt de soutenir l’Union soviétique par le Lend Lease. Le conflit devient planétaire reliant Detroit à l’Oural et Sydney aux sables d’El Alamein.

Sur le long terme le 22 juin marque le début de la fin pour le Troisième Reich. En sous estimant la profondeur stratégique soviétique et la résilience industrielle de son adversaire Hitler condamne son armée à un front trop vaste. Les ressources se diluent la guerre devient totale. Les historiens verront dans cette erreur le tournant décisif du Second Conflit mondial. L’invasion contribue également à redessiner l’ordre de l’après guerre. Lorsque les troupes soviétiques entreront à Berlin en 1945 leur légitimité reposera sur l’immense sacrifice commencé ce matin là. L’Europe sera divisée en zones d’influence dont le rideau de fer symbolisera deux systèmes antagonistes.

La mémoire du 22 juin se grave différemment selon les nations. En Russie on parle de grande guerre patriotique la date ouvre un cycle de commémorations qui culmine le 9 mai jour de la victoire. En Allemagne elle reste le rappel d’un échec colossal et d’un crime planifié. Dans l’historiographie occidentale Barbarossa incarne le moment où la guerre change d’échelle passant du théâtre européen au champ de bataille continental. Chaque photographie des colonnes de T 34 abandonnés ou des prisonniers par milliers rappelle la brutalité industrielle du conflit.

Aujourd’hui les champs de Biélorussie portent encore des éclats de fer luisant après la pluie. Les villages détruits ne furent jamais reconstruits laissant des clairières convoitées par les bûcherons. Les musées de Moscou et de Berlin exposent des cartes aux flèches rouges et bleues qui retracent la progression initiale puis le reflux. Les guides rappellent que quatre vingt pour cent des morts allemands tombèrent à l’Est. Le visiteur comprend que la date du 22 juin a fait basculer l’histoire du monde plus sûrement que nombre de traités.

Il subsiste une leçon plus large : la géographie et la logistique dominent toujours la stratégie. Un plan qui néglige les distances russes et la ténacité d’un peuple finit consumé par l’hiver et la boue. Et pourtant l’homme politique, poussé par l’idéologie, croit pouvoir plier ces réalités. Barbarossa démontre à nouveau que le temps long de la nature et des sociétés l’emporte sur la décision. Cette vérité, hélas, se paie d’innombrables vies.