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HISTOIRE D UN JOUR - 13 JUIN 2000

La poignée de main dans la cité des secrets

HISTOIRE D UN JOUR - 13 JUIN 2000

Le 13 juin 2000, l’avion présidentiel sud-coréen franchit la zone démilitarisée pour se poser à l’aéroport de Sunan : pour la première fois depuis l’armistice de 1953, un chef d’État de Séoul foulait le tarmac de Pyongyang. Sur l’aire de stationnement, Kim Jong-il, silhouette grise et lunettes fumées, attendait son invité ; Kim Dae-jung, frêle et souriant, descendit l’échelle, et leur poignée de main s’inscrivit aussitôt dans les images d’archives. Cette scène, presque banale dans l’ordre des rencontres diplomatiques, surgissait ici comme une brèche dans un demi-siècle de guerre froide asiatique. Le 13 juin ne résolvait pas la division péninsulaire, mais il offrait à deux peuples séparés la preuve tangible qu’un autre horizon demeurait pensable.

Pour saisir la portée de ce geste, il faut rappeler le temps long de la péninsule. Au XIX? siècle, la Corée, prise en étau entre Chine, Japon et Russie, oscille entre fermeture et modernisation contrariée ; l’annexion japonaise de 1910 lui impose une intégration forcée à l’empire nippon. Quand 1945 libère la Corée, l’euphorie nationale se heurte aussitôt à la partition improvisée sur le 38? parallèle, produite par la rivalité entre États-Unis et Union soviétique. La guerre de 1950-1953 fige la division : au sud, une république autoritaire qui bascule progressivement vers la démocratie ; au nord, un État socialiste centré sur la militarisation et le culte dynastique. Depuis, la frontière, hérissée de mines et de miradors, incarne l’ultime relique visible de la guerre froide.

À Séoul, Kim Dae-jung incarne en 2000 la mémoire des luttes démocratiques. Longtemps persécuté par les dictatures militaires, il survit aux prisons, aux exils, aux menaces d’assassinat et accède enfin à la présidence en 1998. Son pari stratégique, baptisé Sunshine Policy, s’inspire de la fable antique où le soleil triomphe du vent par chaleur plutôt que par violence : convaincre Pyongyang de s’ouvrir via coopération, aide alimentaire et projets industriels communs. À Pyongyang, Kim Jong-il dirige depuis peu un régime hérité de son père, fondé sur la doctrine du songun, « l’armée d’abord ». Le Nord sort d’une famine meurtrière et recherche, discrètement, un souffle économique. Deux logiques apparemment inconciliables trouvent un chevauchement d’intérêts : obtenir des ressources pour l’un, désamorcer la tension militaire pour l’autre.

Pendant des mois, des émissaires discrets négocient à Pékin, Singapour, Berlin. Le Sud promet un soutien massif en denrées et en devises, tandis que le Nord accepte, sous conditions, la rencontre au sommet. Le lieu désigné est Pyongyang, symbole de la prééminence nord-coréenne, mais la date, proche du cinquantenaire de la guerre, rappelle que le moment est historique. Le 13 juin au matin, Kim Dae-jung embarque dans un avion militaire sud-coréen ; l’appareil traverse l’espace aérien du Nord, longuement interdit, puis se pose sous un soleil voilé. À l’instant où la passerelle touche le sol, la frontière mentale bascule : la Corée n’est plus seulement une carte coupée, c’est une même langue qui se retrouve dans la politesse des gestes.

La poignée de main déclenche une chorégraphie étudiée : enfants en uniforme saluent, orchestres populaires entonnent des hymnes retouchés, journalistes étrangers cadrent chaque sourire. Dans la limousine soviétique décapotable, les deux dirigeants longent des avenues bordées de drapeaux sud-coréens rarissimes à Pyongyang. Sous la surface des sourires, chacun mesure la portée de l’instant : pour Kim Jong-il, c’est l’occasion de briser un isolement diplomatique coûteux ; pour Kim Dae-jung, la chance de faire entrer la réconciliation dans le réel. Le premier entretien, au Palais d’État Paekhwawon, aborde la réunification, les familles séparées, la coopération économique. Le ton reste prudent, mais un fil se tisse.

Le sommet dure trois jours. Le 15 juin, une déclaration conjointe énonce cinq principes : fixer l’objectif d’une réunification autonome, favoriser des échanges humanitaires, reprendre les contacts gouvernementaux, lancer des projets économiques conjoints et organiser des rencontres familiales. Rien n’est juridiquement contraignant ; tout, pourtant, bouleverse l’imaginaire collectif. Les bureaux de change sud-coréens voient le won se stabiliser sur l’espoir d’une détente ; les marchés nippons spéculent sur la reconstruction potentielle du Nord ; Washington et Pékin observent, intrigués, une initiative qui se déroule à la périphérie de leur influence directe.

À Séoul, la presse multiplie les éditions spéciales. Les images d’une ville longtemps mystérieuse – larges boulevards vides, hôtels sans touristes, fresques de propagande – fascinent les téléspectateurs. À Pyongyang, la télévision d’État diffuse des séquences soigneusement montées, soulignant la stature du Leader accueilli par un président venu rendre hommage. Entre les deux rives du fleuve Han, les opinions se divisent : euphorie des partisans de la paix, inquiétude des conservateurs redoutant un coût économique exorbitant. Mais la majorité sent qu’une page s’entrouvre : les familles séparées, vieillies par l’attente, écrivent leurs premiers courriers sous l’égide de la Croix-Rouge.

Les mois suivants voient la matérialisation partielle des promesses. Le complexe industriel de Kaesong émerge, mêlant capitaux du Sud et main-d’œuvre du Nord ; des convois touristiques franchissent le mont Kumgang ; des sportifs coréens défilent sous une bannière unifiée aux Jeux de Sydney. Surtout, le 15 août 2000, des centaines de familles se retrouvent pour la première fois depuis cinquante ans, dans des salons feutrés d’hôtels surveillés : larmes murmurées, mains tremblantes, récits entrecoupés de silences. Le processus, fragile, dépend pourtant d’une alchimie politique instable : aux États-Unis, l’élection de George W. Bush introduit une méfiance accrue envers Pyongyang ; au Nord, les finances restent exsangues ; au Sud, la crise financière de 1997-1998 laisse des cicatrices budgétaires. La lune de miel tourne court, mais l’impulsion demeure.

Dans la longue durée, le 13 juin 2000 apparaît comme une tentative d’inverser le cours d’un temps géopolitique enraciné depuis 1945. On y lit la logique des périphéries asiatiques : la péninsule, charnière entre empires, oscille depuis des siècles entre invasion et résistance, entre tribut et autonomie. Les fleuves et les montagnes, chaînes du Taebaek, couloirs du Tumen et de l’Amnok, ont façonné des identités régionales plus solides que les lignes politiques des traités. Le sommet de Pyongyang rappelle que les diplomates négocient sur un substrat géographique têtu : les forêts du Hamgyong, les ports de la mer Jaune, les mines du Hwanghae, autant de réalités matérielles qui conditionneront toute réunification.

Dix ans plus tard, l’élan initial paraît érodé : essais nucléaires, sanctions internationales, rhétorique belliqueuse. Pourtant, le 13 juin n’a pas disparu. Il réapparaît chaque fois qu’un dirigeant sud-coréen traverse la ligne de partage, chaque fois qu’un train d’essai file vers Dorasan, chaque fois qu’un réfugié raconte à Séoul la rumeur d’une photo oubliée dans un logement de Pyongyang. Le sommet de 2000 n’a pas réunifié la Corée, mais il a planté dans l’imaginaire commun la possibilité concrète d’un autre destin. En cela, son importance dépasse les calculs à court terme : il témoigne de la lente érosion des murs idéologiques quand s’affirment les nécessités économiques, les parentés culturelles, les pressions démographiques.

Le 13 juin 2000 s’inscrit donc à la jonction des temporalités braudeliennes : sur la surface, trois jours de protocoles et de déclarations ; dans le temps moyen, une décennie de politique sud-coréenne cherchant à transformer l’ennemi en partenaire ; dans le temps long, une péninsule dont l’unité culturelle précède et, peut-être, survivra aux partitions géopolitiques. La poignée de main de Sunan n’a pas abattu un mur physique comme celui de Berlin, mais elle a fissuré un mur mental, préparant, par touches successives, les images de 2018 où deux autres dirigeants coréens traverseront ensemble la ligne de démarcation. Dans l’histoire, l’événement n’est jamais seul ; il est maillon, écho, promesse. Le 13 juin demeure cette promesse.