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HISTOIRE D UN JOUR - 31 MAI 1961

Rupture et longue patience à Pretoria

HISTOIRE D UN JOUR - 31 MAI 1961

31 mai 1961. Dans la lumière froide de l'hiver austral, Pretoria retentit du fracas des vingt-et-un coups de canon tandis que les drapeaux oranje-blanje-blou claquent au-dessus de Church Square. Aux premières heures du jour, la cloche de l'ancien Raadzaal rappelle que, soixante-trois ans auparavant, ce même 31 mai scellait le traité de Vereeniging mettant fin à la seconde guerre sud-africaine ; aujourd'hui, un autre acte de rupture s'accomplit. Sur le perron du Palais de justice, visage figé par l'importance du moment, Charles Robberts Swart prête serment sur une Bible imprimée à Stellenbosch et devient le premier président d'État de la République d'Afrique du Sud. Autour de lui se tient le cabinet du premier ministre Hendrik Frensch Verwoerd, architecte de l'apartheid, tandis que les détachements de la Garde civique défilent devant une foule soigneusement triée. La monarchie britannique, présente depuis 1910 dans les symboles et la titulature officielle, disparaît brutalement de la scène sud-africaine.

Pourtant l'apparente solennité du décor masque une mutation plus profonde, inscrite dans la longue durée économique et sociale du pays. Depuis l'Acte d'Union de 1910, le dominion oscillait entre fidélité impériale et quête d'autonomie afrikaner. Les capitales minières du Witwatersrand, les ports stratégiques du Cap et de Durban, la haute administration restée largement anglophone et l'élite agraire néerlandophone formaient un entrelacs d'intérêts contradictoires. La Seconde Guerre mondiale, lorsque Jan Smuts engagea les troupes sud-africaines aux côtés des Alliés, creusa davantage le fossé entre nationalistes et libéraux. Après 1945, la victoire électorale du Parti national porta le projet d'apartheid sous la forme de lois successives qui verrouillèrent la hiérarchie raciale. Tandis que Londres faisait glisser son empire vers un Commonwealth multiracial, Pretoria codifiait les zones résidentielles séparées, les laissez-passer et les interdictions de mariage, creusant un abîme entre citoyens blancs et majorités noires.

Le chemin vers la république passa par un référendum organisé le 5 octobre 1960 et strictement réservé aux électeurs blancs. La question, en apparence technique — "Voulez-vous que l'Union devienne une république ?" — charriait des mémoires antagonistes. Les fermiers du Transvaal et de l'État libre votèrent massivement pour, tandis que le Natal, principalement anglophone, craignait de perdre la couronne. Malgré cette opposition régionale, le oui l'emporta avec 52,3 % des suffrages, grâce à une campagne où Verwoerd mêla promesses de prospérité, souvenirs des guerres boers et appels à la fierté culturelle blanche. Les chancelleries observèrent alors un pays qui croyait pouvoir résoudre, par un acte juridique, le malaise extérieur suscité par l'apartheid. Dans l'euphorie du résultat, le gouvernement annonça que le 31 mai suivant, date déjà lourde de symboles, verrait naître la nouvelle république.

Soucieuse de préserver ses échanges commerciaux, Pretoria espérait néanmoins demeurer membre du Commonwealth. Verwoerd se rendit donc à Londres en mars 1961 pour la Conférence des Premiers ministres. Son argument était clair : si l'Inde avait pu devenir république sans quitter la famille impériale, pourquoi pas l'Afrique du Sud ? Mais le vent de la décolonisation soufflait désormais depuis Accra, Delhi et Ottawa. Les délégations du Ghana, de Ceylan et du Canada menacèrent de se retirer si un État pratiquant la ségrégation restait membre. L'Australie et la Nouvelle-Zélande, jusque-là prudentes, se rallièrent à cette ligne dure. Acculé, Verwoerd retira sa demande ; l'appartenance sud-africaine expira mécaniquement dès que la république fut proclamée, plongeant le pays dans une brève solitude diplomatique.

La célébration de Pretoria visait dès lors à transformer cette mise à l'écart en affirmation d'indépendance. Tandis que le journal The Citizen titrait "Nouvelle ère de liberté", la radio publique diffusa des marches militaires entrecoupées de sermons calvinistes. Pourtant, à quelques kilomètres seulement, dans les townships de Mamelodi et d'Atteridgeville, la vie quotidienne se poursuivait dans la poussière des rues de terre sous l'œil nerveux des patrouilles. Les ouvriers rentrant des champs de maïs entendaient encore résonner en mémoire les coups de feu de Sharpeville, tirés treize mois plus tôt. À l'université du Natal, un cercle d'étudiants anglophones organisait des lectures clandestines des résolutions de l'ONU, tandis qu'à Fort Hare on copiait en cachette les discours d'Albert Luthuli. Sous la façade d'unanimité blanche, l'horloge sociale battait déjà un autre rythme.

La nouvelle Constitution, promulguée le jour même, conserva l'ossature parlementaire héritée de Westminster mais remplaça la souveraine britannique par un président d'État élu pour sept ans par les deux chambres réunies. Ce choix, présenté comme un gage de continuité, visait surtout à préserver la prééminence du Premier ministre et l'emprise du Parti national sur l'appareil d'État. Rien ne changeait pour les électeurs blancs : même système électoral, mêmes privilèges, mêmes frontières provinciales. En revanche, les maigres sièges réservés aux électeurs métis disparaîtraient dès 1970, tandis que les Bantoustans recevaient un statut d'"autonomies" destiné à masquer l'exclusion de la majorité noire. Le texte n'accordait l'officialité qu'à l'anglais et à l'afrikaans ; l'identité anglaise se trouvait paradoxalement reconnue au moment même où la couronne était congédiée.

La proclamation s'accompagna d'un effort de propagande moderniste. L'Office de tourisme publia des affiches vantant les autoroutes neuves, les barrages du Vaal et la conquête des plaines semi-arides grâce à l'irrigation. Les journaux multiplièrent les séries photographiques sur la "nation en devenir", montrant des ouvrières blanches en combinaison penchées sur des machines-outil neuves. L'État lança un programme de télévision, prévu pour 1975, afin de rivaliser avec la BBC et de forger un imaginaire proprement sud-africain. Dans les salons de Pretoria, on commentait la mise en service du réacteur Safari-1, symbole d'une autonomie nucléaire censée garantir l'indépendance politique.

Sur le plan intérieur, la république offrit une légitimation nouvelle à l'État afrikaner. Les manuels scolaires redessinèrent la chronologie nationale : 1652, 1838, 1902, 1910, 1961 formaient désormais les étapes d'une même épopée. Les entreprises publiques adoptèrent le rand à la place de la livre, les casernes rayèrent le mot "Royal" de leurs blasons, la marine rebaptisa ses navires "SAS". Les églises réformées, piliers spirituels du nationalisme, bénirent la fin de la monarchie comme l'accomplissement d'une vocation biblique. Dans le même élan, le Parlement vota la loi sur la sécurité publique, qui prolongeait indéfiniment la détention sans procès, et étendit la censure aux pièces de théâtre et aux romans. Les frontières se hérissèrent de postes de contrôle, tandis que la police obtenait de nouveaux blindés pour patrouiller dans les townships.

Face à cette consolidation, la résistance se réorganisa. L'ANC, interdit depuis avril 1960, lança Umkhonto we Sizwe en décembre 1961 ; le Pan Africanist Congress arma Poqo quelques mois plus tôt. Les premiers sabotages restaient symboliques - poteaux électriques dynamités, dépôts de carburant incendiés - mais ils signalaient que la protestation respectueuse avait cédé la place à une logique d'insurrection. Dans les églises méthodistes des quartiers africains, les veillées funèbres devinrent des tribunes mêlant cantiques et slogans, et les bibliothèques universitaires prêtaient en secret les écrits de Frantz Fanon et d'Amílcar Cabral. Le gouvernement réagit par des arrestations massives, puis par l'ouverture du pénitencier de Robben Island, destiné aux opposants jugés les plus dangereux. Les familles apprirent à mesurer les distances non plus en kilomètres mais en années de bannissement.

À l'extérieur, l'effet fut immédiat. L'Organisation internationale du travail condamna le système de travail migratoire, l'Assemblée générale des Nations unies adopta une résolution appelant à un embargo sur les armes, et la Fédération internationale de rugby suspendit les Springboks de ses tournées. Washington pratiqua la diplomatie des deux visages : dénonciation publique de l'apartheid mais investissements privés massifs dans les mines d'or et d'uranium, et l'Europe, malgré ses protestations, continua d'acheter du vin et des agrumes sud-africains. Les capitaux néerlandais, allemands et français affluèrent, dopés par la croissance mondiale. Les analystes de Johannesburg affirmaient que, malgré la réprobation, le rendement sud-africain compensait le risque. Cette ambivalence internationale permit au régime de moderniser ses infrastructures tout en perfectionnant son appareil sécuritaire.

Sur la longue durée, la proclamation du 31 mai 1961 boucle la séquence coloniale entamée trois siècles plus tôt et annonce une autarcie volontaire appelée à durer plus de trente ans. Le pays se transforma en laboratoire ambigu : modernisation technique, industrialisation accélérée, mais enfermement culturel et militarisation permanente. Lorsque Nelson Mandela, le 10 mai 1994, gravit les marches de l'Union Buildings pour prêter serment, l'écho de cette matinée d'hiver revint à la mémoire collective. L'ancien prisonnier brandit la Constitution intérimaire et fit rentrer l'Afrique du Sud dans le Commonwealth, tandis que le vieux drapeau tricolore était replié. Trente-trois ans avaient passé ; le temps avait rattrapé la proclamation de Pretoria, rappelant que l'histoire, lente parfois, défait un jour les certitudes les mieux armées.