30 mai 1968. La France respire une fin de printemps lourde d’odeurs d’essence rare, de tracts encore humides et de pavés mal replacés. Depuis des semaines, les ateliers grondent, les amphithéâtres débordent, les gares rouillées de silence tandis que dix millions de salariés tiennent les machines à l’arrêt. Cette journée, pourtant, installe un brusque tournant : l’histoire longue s’y plisse autour d’un homme, d’une voix crépitant au poste radio et d’une foule qui, les drapeaux serrés contre le vent, remonte bientôt les Champs-Élysées.
Pour comprendre l’instant, il faut revenir aux lenteurs profondes qui ont préparé la secousse. Depuis les lendemains de guerre, la croissance avait gonflé les villes, appelé une jeunesse nombreuse dans des lycées trop petits, puis dans une université que le béton n’agrandissait jamais assez vite. Les rythmes industriels, eux, demeuraient hiérarchiques : cadence, chaîne, contremaître. Dans les ateliers de Billancourt comme dans les bureaux climatisés de La Défense, l’écart entre la pièce réglée et l’aspiration démocratique s’élargissait peu à peu. Au printemps 1968, les structures craquent ; la conjoncture, elle, ne suffit plus à contenir le tumulte.
Au sommet de l’État, le pouvoir vacillait. Charles de Gaulle, chef d’une Cinquième République fondée sur l’autorité présidentielle, apparaissait soudain comme un bloc isolé au milieu d’un torrent. Le 24 mai, il avait évoqué un référendum puis, le 29, il avait quitté Paris sans prévenir, volant vers Baden-Baden consulter le général Massu. Dans l’imaginaire national, ce déplacement improvisé signait une hésitation vertigineuse : l’épaulette allemande venait-elle garantir la fidélité de l’armée ou sauver l’honneur du chef ? Pendant vingt-quatre heures, les rumeurs tressent l’hypothèse d’une vacance du pouvoir.
Le jeudi 30 mai, à neuf heures, le Conseil des ministres se réunit à l’Élysée. Autour de la table, les visages se ferment sur la peur de l’inconnu ; pourtant, la décision qui sort de la séance surprend par sa simplicité magistrale : dissolution de l’Assemblée nationale, élections législatives anticipées pour la fin juin. À seize heures trente, parce que l’ORTF télévision est en grève, la voix seule du général traverse les ondes : « Je dissous aujourd’hui l’Assemblée nationale… Dans les circonstances présentes, je ne me retirerai pas. » La phrase claque comme une ordonnance ; elle rappelle que, dans la hiérarchie gaullienne des pouvoirs, l’élection peut toujours reprendre la main sur la contestation.
De l’autre côté du poste, le pays écoute, hésite, puis bascule. Dès la fin de l’allocution, Paris bruît de rumeurs : les gaullistes se rassemblent place de la Concorde. Bientôt, une marée de drapeaux tricolores se gonfle entre l’Obélisque et l’Arc. Les chiffres varient – trois cent mille selon la préfecture, un demi-million, voire un million revendiqué par les organisateurs – mais l’impression domine les comptes : la foule est massive, hétéroclite, souvent provinciale, composée de familles entières venues serrer la bannière plus qu’exprimer un programme. Les slogans se veulent simples, identitaires : « Je suis un Français libre », « Travail, famille, liberté ». Dans les travées du métro, on parle de sauver la République, de conjurer l’anarchie.
Ce défilé, longtemps éclipsé par l’imaginaire étudiant, restructure pourtant la crise. Par sa seule existence, il montre que la contestation n’a pas l’exclusivité des rues parisiennes. En franchissant le seuil symbolique des Champs-Élysées, espace royal puis impérial devenu théâtre républicain, les partisans du Général rétablissent une centralité politique dont la gauche s’était emparée depuis le 13 mai. La manifestation renverse aussi la temporalité : soudain, c’est l’adversaire qui doit prouver sa capacité à durer. La rue, terrain mouvant, vient de changer de camp.
La soirée du 30 mai scelle la bascule. Dans les usines occupées, les comités de grève constatent l’isolement. Dès le lendemain, les chaînes Renault redémarrent, suivies par celles de Peugeot, de Sud Aviation ou de la SNCF. Les cortèges syndicaux, encore denses jusqu’au 29, se raréfient. Sur les murs, les affiches sérigraphiées s’effacent sous la pluie de juin. Au Palais-Bourbon, les députés sortants rangent leurs cartons : la campagne électorale s’ouvre sur fond d’affiches bleu-blanc-rouge vantant la « sécurité » et le « progrès ». Le 30 juin, l’Union des démocrates pour la République et ses alliés emportent 293 sièges, un record depuis 1958. Les urnes, vidées avec discipline, ratifient la reprise en main.
Pourtant, l’événement excède la seule sphère gouvernementale. Le 30 mai révèle surtout la profondeur des flux sociaux. Au-delà des stratégies de palais, il met aux prises deux manières d’habiter le temps : l’une, rapide, faite d’occupation d’amphis, de barricades nocturnes, de slogans peints à la hâte ; l’autre, séculaire, ancrée dans le souci de continuité, dans la mémoire de guerres civiles évitées. Là se décèle la logique des longues durées : sous le fracas apparent des journées de mai, les passions françaises demeurent régies par la crainte de la fracture irréversible.
L’économie joue son rôle. La prospérité des Trente Glorieuses, déjà minée par l’inflation et la concurrence internationale, avait construit des attentes nouvelles d’éducation, de mobilité et de participation. La crise de mai, puis la réponse gaulliste, signalent la difficulté de concilier productivité et démocratie dans une société qui se fait plus instruite et plus urbaine. Les accords de Grenelle, arrachés trois jours plus tôt, accordent 35 % d’augmentation du SMIG et instituent la section syndicale d’entreprise ; mais ils laissent entière la question de savoir qui oriente réellement la croissance.
Le politique, lui, sort paradoxalement renforcé. De Gaulle, en rappelant le cadre constitutionnel, redonne au suffrage universel un rôle d’arbitre que la rue avait revendiqué. Mais la force de cet arbitrage tient aussi à la relative pluralité des acteurs : syndicats, partis, organisations étudiantes, chaque groupe entend peser sans détenir seul la clé de la décision. Le défilé des Champs-Élysées, parce qu’il réaffirme la capacité d’initiative du pouvoir, pousse les autres forces à réinvestir les formes politiques classiques. La grève générale décline dans une France où l’on redécouvre la valeur du bulletin de vote.
Dans la longue durée, le 30 mai 1968 apparaît comme un seuil plus que comme une fin. Certes, la crise immédiate se referme : les cours reprennent à la Sorbonne en octobre, l’inflation érode les gains salariaux, les usines rapatrient la production perdue. Mais les mentalités ont tourné. Les semaines de mai ont fissuré le respect univoque de l’autorité ; elles ont libéré des manières de vivre, de parler, d’aimer que l’été, puis les années 1970, vont amplifier. La dissolution, en imposant un retour à l’ordre par le vote, ne peut refermer l’horizon : elle fixe seulement un cadre à la mutation culturelle qui s’esquisse.
Enfin, l’événement éclaire la trajectoire personnelle de De Gaulle. Vainqueur électoral en juin, il s’essaye à une réforme des régions et du Sénat présentée par référendum en avril 1969 ; l’échec du vote l’entraîne vers la démission, confirmant que la victoire du 30 mai n’était qu’un répit. Georges Pompidou, nommé Premier ministre pendant la crise, héritera de l’Élysée un an plus tard, poursuivant l’ouverture économique mais abandonnant la grande ambition participative. Ainsi, la journée du 30 mai reste moins l’apothéose d’un régime que l’avant-dernier acte d’un cycle commencé en 1958.
Comme souvent dans l’histoire, le tournant tient à la conjonction d’une décision politique, d’une mise en scène symbolique et d’une mobilisation populaire. La dissolution fixe l’horizon, la voix radiophonique théâtralise le pouvoir, la marche gaulliste transforme l’essai. Le triangle fonctionne parce que chacun de ses sommets répond à une demande inscrite dans le temps long : besoin d’ordre, désir de participation, crainte de l’aventure. En refermant la parenthèse révolutionnaire sans effacer la mémoire des espoirs ouvriers et étudiants, le 30 mai 1968 scelle la possibilité d’une modernisation sous contrôle.