Le 4 mai 1990, dans une atmosphère à la fois solennelle et tendue, le Soviet suprême de la République socialiste soviétique de Lettonie adopte une déclaration historique : la restauration de l’indépendance de la République de Lettonie. Cet acte symbolique et politique inscrit ce petit pays balte dans un vaste mouvement tectonique qui, à terme, emportera l’Union soviétique elle-même. Pour comprendre la portée de ce jour de mai, il faut revenir en arrière, explorer les racines longues de l’histoire lettone, les discontinuités du XXe siècle, et la lente montée d’une conscience nationale face à la domination impériale.
Depuis la fin du Moyen Âge, la Lettonie s’est trouvée à la croisée des appétits impériaux, tiraillée entre les puissances qui, tour à tour, ont façonné son destin. Les provinces livoniennes, d’abord organisées autour de confédérations locales, tombent progressivement sous la coupe de puissances extérieures. Aux XIIIe et XIVe siècles, l’ordre teutonique impose sa domination militaire et religieuse, implantant une structure féodale qui marginalise les élites lettones au profit de seigneurs germaniques.
Au cours du XVIIe siècle, la Suède étend sa souveraineté sur une partie du territoire, notamment la Livonie suédoise, tandis que la Pologne-Lituanie contrôle la Latgale orientale. Ces régimes successifs importent leurs modèles administratifs et religieux, générant des tensions confessionnelles entre catholiques et protestants, tout en perpétuant la subordination des populations lettones rurales.
C’est au XVIIIe siècle, avec les victoires militaires de la Russie impériale, que le basculement s’opère durablement. Après la Grande Guerre du Nord, la Livonie passe sous domination russe, suivie de la Courlande et de la Latgale. L’intégration dans l’Empire russe ne signifie pas pour autant une homogénéisation : la noblesse germano-balte conserve des privilèges, tandis que les Lettons restent majoritairement paysans, soumis au servage jusqu’au XIXe siècle.
Pourtant, c’est dans cette marge subalterne que s’enracine une forme de résistance culturelle. À partir du milieu du XIXe siècle, le mouvement des "jeunes lettons" (jaunlatvieši) défend une émancipation nationale par l’éducation, la langue et la culture populaire. Le chant choral, les épopées folkloriques et les publications en letton deviennent des vecteurs essentiels d’un éveil identitaire. Face à la russification croissante, notamment après 1880, la langue lettone devient un enjeu politique. Ainsi se tisse, à travers siècles et dominations, une identité nationale diffuse mais persistante, articulée autour de la langue, de la mémoire rurale et d’un idéal d’autonomie nourri par les frustrations de l’histoire.
Le premier moment d’indépendance remonte à 1918, au lendemain de la Première Guerre mondiale et de la révolution russe. Profitant de l’effondrement des empires russe et allemand, la République de Lettonie est proclamée le 18 novembre 1918 à Riga par le Conseil national letton, dans une période de grande instabilité régionale. Ce jeune État doit affronter, dès sa naissance, une série de conflits : guerre contre les bolcheviques, opposition aux unités allemandes des corps francs et lutte pour l’unification territoriale des régions historiques lettones. Ce n’est qu’en 1920, avec la signature du traité de paix de Riga entre la Lettonie et la Russie soviétique, que l’indépendance est reconnue internationalement.
Durant l’entre-deux-guerres, la République lettone développe des institutions démocratiques, une vie culturelle riche et une économie tournée vers l’agriculture et l’exportation du bois. Toutefois, cette stabilité relative est ébranlée dès 1934 par un coup d’État autoritaire mené par le premier ministre K?rlis Ulmanis, qui suspend la Constitution et dissout le Parlement. Bien que nationaliste, son régime vise à renforcer l’identité lettone et à limiter l’influence des minorités, notamment germaniques et russes.
Mais c’est en 1940, dans le contexte des accords secrets du pacte germano-soviétique, que le destin de la Lettonie bascule tragiquement. L’Armée rouge entre sur le territoire en juin, imposant la formation d’un gouvernement pro-soviétique. En août, la Lettonie est formellement intégrée à l’Union soviétique comme république socialiste. S’ensuit une politique de soviétisation brutale : nationalisation de l’économie, collectivisation forcée, répression politique, déportations massives vers la Sibérie et exécutions sommaires. La société lettone est profondément traumatisée par cette violence de masse, vécue comme une agression contre son existence même.
L’invasion allemande de 1941 interrompt momentanément l’occupation soviétique, mais plonge le pays dans une autre tragédie. Le régime nazi mène une politique d’extermination des Juifs de Lettonie, avec la complicité de certains collaborateurs locaux, tout en exploitant les ressources du pays pour l’effort de guerre allemand. En 1944-45, l’Armée rouge reprend le contrôle du territoire, amorçant une seconde soviétisation encore plus rigide, destinée à éradiquer toute trace d’opposition et à intégrer définitivement la Lettonie dans l’espace soviétique. Le traumatisme est profond, cumulatif, et laisse des cicatrices durables dans la mémoire collective.
Les décennies soviétiques enferment la Lettonie dans un silence contraint. L’identité nationale, bien que souterraine, continue pourtant de vibrer dans la mémoire populaire, la poésie, les chants traditionnels, et surtout dans les récits familiaux. Les cicatrices des occupations successives – soviétique, puis nazie, puis à nouveau soviétique – nourrissent un sentiment d’injustice historique. Loin de s’effacer, le désir de souveraineté reste vivace.
Tout change dans les années 1980, avec l’arrivée au pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev et l’annonce de la perestroïka et de la glasnost. Les contraintes s’allègent, les interdits se fissurent. Dans les États baltes, la société civile se mobilise à une vitesse stupéfiante. En Lettonie, le Front populaire de Lettonie (Latvijas Tautas Fronte), créé en 1988, fédère intellectuels, ouvriers, anciens déportés et jeunes générations autour d’un objectif commun : retrouver la souveraineté nationale. Cette aspiration se manifeste aussi à travers des gestes symboliques, comme le retour du drapeau rouge et blanc interdit depuis 1940, ou la célébration de la déclaration d’indépendance de 1918.
Le 23 août 1989, pour le cinquantième anniversaire du pacte Molotov-Ribbentrop, deux millions de Baltes forment une chaîne humaine de plus de 600 kilomètres, de Tallinn à Vilnius, en passant par Riga. Ce geste monumental – la "Voie balte" – marque les esprits du monde entier et annonce que les républiques baltes ne se contenteront pas de réformes : elles exigent la liberté.
Dans ce climat bouillonnant, les élections de mars 1990 au Soviet suprême de Lettonie donnent une large majorité aux candidats soutenus par le Front populaire. Le 4 mai, dès les premières heures du jour, l’esplanade devant la Maison des Congrès à Riga se remplit d’une foule venue des quatre coins du pays. Drapés de rouge et blanc, arborant les anciens drapeaux interdits, des milliers de Lettons se rassemblent dans un silence habité d’espoir et de tension.
À l’intérieur du bâtiment, les députés prennent place dans l’hémicycle du Soviet suprême. L’ambiance est grave, presque irréelle. Les débats sont brefs : chacun connaît l’enjeu. Le président intérimaire du Soviet, Anatolijs Gorbunovs, ouvre la session solennelle. Le texte de la "Déclaration sur la restauration de l’indépendance de la République de Lettonie" est lu à haute voix, reprenant avec soin les arguments juridiques qui justifient l’annulation de l’annexion soviétique de 1940. Il affirme que la République de Lettonie, fondée en 1918, n’a jamais cessé d’exister de jure et que l’occupation soviétique fut un acte de force contraire au droit international.
Au terme de la lecture, chaque député est invité à voter nominalement. Le décompte se fait dans une atmosphère suspendue. Lorsque le chiffre tombe – 138 voix pour, 0 contre, 57 abstentions, 6 absents – une onde de soulagement et d’émotion traverse l’assemblée. Certains députés essuient discrètement des larmes, d’autres se lèvent spontanément pour entonner l’hymne national letton. À l’extérieur, la foule acclame la nouvelle. Des cloches sonnent dans plusieurs églises de Riga.
Mais l’euphorie est mesurée. Le texte adopté précise que la restauration de l’indépendance s’inscrit dans un processus graduel. Il prévoit une période transitoire, pendant laquelle des négociations doivent s’ouvrir avec Moscou pour organiser le retrait des institutions soviétiques. La prudence stratégique se mêle à l’audace politique. Le texte n’est pas une rupture brutale mais une restauration, un retour au droit historique, suspendu mais jamais aboli. Le 4 mai 1990 devient ainsi une journée fondatrice, où l’émotion populaire s’allie à une rigueur juridique pour affirmer l’existence persistante de la nation lettone.
Dans les rues de Riga, des foules se rassemblent, émus, parfois inquiets, souvent résolus. L’enthousiasme est tempéré par la crainte d’une réaction violente de Moscou, comme celle qui frappera Vilnius en janvier 1991. Les troupes soviétiques sont encore présentes, les institutions centrales de l’URSS ne reconnaissent pas la déclaration, et l’avenir reste incertain. Mais quelque chose a changé irrémédiablement : le peuple letton ne reviendra pas en arrière.
L’année qui suit est marquée par une coexistence précaire entre institutions lettones renaissantes et structures soviétiques en voie d’effritement. Les tensions culminent à plusieurs reprises, notamment lors de la tentative de putsch à Moscou en août 1991. Lorsque celui-ci échoue, les républiques baltes saisissent l’opportunité historique : la Lettonie proclame son indépendance définitive le 21 août 1991. Dans les semaines suivantes, elle est reconnue par la majorité des États du monde, y compris la Russie post-soviétique.
L’indépendance retrouvée n’efface ni les blessures ni les difficultés. Les années 1990 sont celles de la transition, du passage brutal à l’économie de marché, de la réorganisation de l’État, de l’intégration des minorités – notamment russophones – et de la recherche d’un nouveau rôle sur la scène européenne. Mais le 4 mai reste gravé dans les mémoires comme l’instant fondateur, le moment où l’histoire longue de la Lettonie a repris son cours après un demi-siècle d’interruption.
Ce jour-là, ce n’est pas seulement une décision parlementaire qui est prise, mais un acte de mémoire. La Lettonie affirme son existence, son droit à disposer d’elle-même, contre l’amnésie imposée par l’empire. C’est une victoire du temps long sur les accidents politiques, une réaffirmation de l’histoire contre la parenthèse soviétique. Ce retour du refoulé historique s’est opéré non pas par les armes, mais par la mobilisation citoyenne, les symboles, la foi dans la continuité d’une légitimité républicaine bafouée mais jamais abolie.
En avril 2025, les relations entre la Lettonie et la Russie sont marquées par une méfiance persistante et des tensions structurelles, héritées non seulement de l’histoire soviétique mais également du contexte géopolitique contemporain. Membre de l’Union européenne et de l’OTAN depuis le début des années 2000, la Lettonie s’inscrit résolument dans le camp occidental, adoptant une ligne de fermeté vis-à-vis de Moscou, en particulier depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022. Riga soutient activement les sanctions contre la Russie, renforce ses capacités de défense et accueille régulièrement des exercices militaires conjoints avec ses alliés.
Dans le même temps, les tensions intérieures liées à la présence d’une importante minorité russophone – près d’un quart de la population – ne cessent d’alimenter le débat politique national. La Lettonie multiplie les mesures de promotion de la langue lettone et de réduction de l’influence culturelle russe, provoquant régulièrement des protestations de Moscou. Les échanges économiques et diplomatiques sont au plus bas, réduits à l’essentiel. Plus que jamais, la Lettonie affirme son identité européenne et démocratique face à une Russie perçue comme une menace existentielle. À travers cette posture, elle poursuit la logique enclenchée le 4 mai 1990 : celle d’une rupture assumée avec l’ancien empire et d’une souveraineté jalousement défendue.